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2. VOIX

Introduction

L’importance de faire entendre la voix des jeunes en ce qui a trait aux décisions et aux expériences ayant un impact sur eux et sur leur vie quotidienne est depuis longtemps reconnue dans la littérature savante et dans le travail des fournisseurs de services au sein des secteurs intervenant auprès des enfants et des jeunes. L’idée d’« agir avec » les jeunes au lieu de « leur faire subir » ou de « faire pour eux » est souvent citée comme un moyen de les traiter comme des sujets et non comme des objets. Intrinsèquement, dans la mesure où les approches de traitement sont fondées sur des modèles médicaux de prestation des services, le risque existe de perpétuer cette vision des jeunes « objets » (AACRC, 2014; Allan et coll., 2011; Brendtro & Larson, 2004; Child Fund Australia, 2012).

Les orientations stratégiques du gouvernement, les programmes élaborés par les organismes de services à l’enfance et à la jeunesse, les rapports précédents d’autres comités et nos consultations ont mis en avant la nécessité d’instaurer une stratégie cohérente et constructive pour que les jeunes deviennent acteurs de leur expérience de la prise en charge hors du domicile. Le Plan directeur visant un changement fondamental du système de bien-être de l’enfance de l’Ontario (2013) indique qu’il est essentiel et urgent qu’on évalue le réseau des foyers de groupe pour s’assurer que celui-ci met l’intérêt supérieur des jeunes au centre de ses préoccupations et que les voix des jeunes pris en charge et ayant quitté la prise en charge sont entendues. En outre, un rapport récent publié par Kinark Child and Family Services (2015) souligne l’importance, dans les domaines liés à la santé, de donner aux jeunes le pouvoir d’intervenir à parts égales dans les décisions concernant leur traitement, notamment dans le cadre des programmes de traitement en milieu résidentiel où les structures traditionnelles ont créé un déséquilibre naturel des pouvoirs entre les jeunes et les aidants adultes. Les jeunes eux-mêmes se sont accordés à dire qu’il est crucial d’avoir l’occasion d’intervenir directement et de jouer un rôle important dans les décisions qui les touchent.

Cette reconnaissance quant à l’importance d’écouter la voix des jeunes s’oppose à la nature experte vers laquelle s’oriente majoritairement le système de services en milieu résidentiel. Les jeunes nous ont fait savoir que certaines décisions capitales ayant un impact direct sur eux, et souvent synonymes d’un bouleversement dans leur vie, continuent d’être prises sans leur participation directe, ou sans accorder un poids important aux points de vue qu’ils expriment. Un rapport préliminaire récent émanant de Santé mentale pour enfants Ontario (2015), par exemple, propose une réorganisation majeure du système de services de santé mentale aux enfants et aux jeunes, y compris des services de traitement en milieu résidentiel, sans faire aucune mention de la voix des jeunes. Pourtant, ce rapport reconnaît l’importance cruciale et les avantages de la participation des jeunes, données probantes à l’appui, dans la prestation des services (p. 9). Les jeunes et les travailleurs des services à l’enfance des SAE ont expliqué au Comité que cela concerne souvent les décisions de placement, les jeunes n’ayant pas voix au chapitre quant au type de placement ou au fournisseur de services qui leur conviendrait le mieux.

Il est notamment essentiel de faire entendre la voix des jeunes dans les contextes suivants : élaboration des programmes et des services destinés aux jeunes pris en charge hors du domicile; cadres de gouvernance et de reddition de comptes régissant lesdits services; conception des programmes et services (y compris des règles, procédures et structures); traitement, relations et soutiens mis en place dans le cadre des programmes et services. Il est très important de permettre la participation active des jeunes et la prise des décisions d’un commun accord entre les jeunes, les familles et les professionnels au moment des transitions majeures, comme l’admission au sein du système de prise en charge hors du domicile, le transfert entre les placements, et la fin de la prise en charge hors du domicile, y compris l’entrée dans l’âge adulte.

Les participants ont expliqué au Comité que la question de la voix dépasse le cadre de la participation des jeunes dans leur propre vie; au sein du secteur des services en milieu résidentiel, les fournisseurs de services directs (personnel de première ligne, parents de famille d’accueil, agents des services aux jeunes) n’ont souvent pas l’occasion de s’exprimer eux non plus et de faire peser leur avis dans la prise des décisions. De même, la voix des familles, y compris des parents, des frères et sœurs, des grands-parents et de la famille étendue ou des personnes ayant un lien de parenté, reste souvent en périphérie des approches dirigées par les experts en matière de conception et de gouvernance des services.

Malgré les lacunes, le Comité est impressionné par diverses initiatives visant à inclure les jeunes dans la conception des services en milieu résidentiel et à obtenir une rétroaction sur leur expérience quotidienne. C’est le cas des porte­parole des jeunes qui collaborent de longue date avec le Bureau de l’intervenant provincial en faveur des enfants et des jeunes afin de faire connaître le vécu des jeunes pris en charge. Citons également le groupe de jeunes New Mentality, une initiative menée dans le secteur de la santé mentale des enfants et des jeunes, et YouthCan, un groupe de jeunes dans le secteur du bien-être de l’enfance qui s’efforce de faire entendre la voix des jeunes pris en charge et de partager leurs expériences. Le Comité appuie les initiatives susmentionnées, et juge qu’il est important à l’avenir de donner d’autres occasions de s’exprimer aux jeunes qui ont peu de chances de rejoindre de tels groupes.

Problèmes de fond

Au sein du système de services en milieu résidentiel de l’Ontario, l’importance de donner la parole aux jeunes pris en charge est unanimement reconnue. Lors des séances de consultation, le Comité a relevé un vaste éventail d’approches visant à permettre aux jeunes d’exprimer les besoins qui leur sont propres. Cependant, à l’exception des groupes de jeunes susmentionnés qui sont animés et soutenus par des organismes majeurs comme le Bureau de l’intervenant provincial en faveur des enfants et des jeunes, Santé mentale pour enfants Ontario et l’AOSAE, ces approches ne sont pas adaptées à l’échelle des organismes ou du système dans l’optique d’offrir aux jeunes des moyens constructifs favorisant leur participation active à tous les niveaux de leur expérience des services. Par exemple, la tenue régulière de groupes de concertation afin d’obtenir l’avis des jeunes ou le fait de veiller à ce que les jeunes soient impliqués dans leur programme de soins ne constitue pas, à proprement parler, un mécanisme de participation suffisant. Le Comité a entendu à maintes reprises lors des consultations auprès des jeunes, mais aussi auprès du personnel des services de protection de l’enfance, des parents de famille d’accueil et du personnel des services en milieu résidentiel, que les processus d’élaboration des programmes de soins varient grandement d’un programme à l’autre, et même d’un travailleur à l’autre. Les participants ont souvent jugé que ces processus n’offraient pas aux jeunes d’occasions constructives de devenir partenaires de leur prise en charge.

Bon nombre de jeunes font état d’un fort désengagement et d’une perte de pouvoir dans leur expérience quotidienne et dans leur parcours au sein du système de services. Ils expliquent avoir l’impression que leurs idéaux de vie et leur identité propre sont constamment remis en cause par les professionnels et par un système qui devrait plutôt, selon eux, les valoriser. Les jeunes ont cité divers exemples à l’appui, comme le fait qu’on les oriente contre leurs souhaits vers la formation professionnelle, qu’on les dissuade de suivre leurs aspirations professionnelles comme si elles étaient en décalage avec leur niveau d’études, voire qu’on les décourage d’explorer leur identité culturelle et sexuelle ou leur choix de vie.

La voix des jeunes au sein du système de services en milieu résidentiel jouit fréquemment d’une représentation minimale dans la prise des décisions à l’échelon d’un cas particulier, d’un programme et du système. Si l’accent est souvent placé sur les programmes de traitement et de soins individualisés, le mécanisme d’individualisation vient aussi fragmenter et minimiser le poids collectif des opinions exprimées par les jeunes directement concernés par ces services lorsque ces processus sont mis en œuvre de manière mutuellement exclusive. Bien qu’il soit effectivement important de conserver un degré élevé de personnalisation des programmes de soins et des interventions connexes pour s’adapter au contexte particulier des jeunes, leurs voix et celles des professionnels qui travaillent auprès d’eux doivent être entendues collectivement et peser à tous les niveaux de la prestation des services, y compris sur le plan de la gouvernance, de la responsabilisation, de la conception du système et des contextes de programmes particuliers.

de transmettre une rétroaction et de contribuer à la conception des services dans des contextes exploitant la riche diversité des jeunes pris en charge hors de leur domicile. Il est indispensable de prendre des mesures pérennes pour donner la parole aux jeunes dans toute leur diversité. Le Comité s’inquiète de n’avoir entendu parler d’aucun mécanisme, ni même d’initiatives, visant à s’assurer que les jeunes ayant des besoins complexes, y compris les jeunes non verbaux et ceux ayant une déficience intellectuelle, peuvent également s’exprimer sur leur expérience au sein du système de services en milieu résidentiel. En outre, le Comité remarque que le plus souvent, l’avis des jeunes est demandé dans le cadre de discussions de groupe, un format qui exclut la participation de bon nombre de jeunes mal à l’aise en public. Il s’avère inquiétant que les services en milieu résidentiel, dans l’ensemble des secteurs, ne s’accompagnent pas d’une panoplie d’options permettant

Les services en milieu résidentiel, tous secteurs confondus, se caractérisent par un fort engagement en faveur de l’expertise professionnelle, souvent au détriment de l’expertise inhérente au vécu des jeunes et de leurs familles. Historiquement, les services en milieu résidentiel se sont ancrés sur un modèle d’activité médical répondant à une approche fondée sur la carence, les experts partant du principe qu’ils seraient en mesure de « réparer » les jeunes pris en charge au sein de ce système. Par conséquent, les jeunes bénéficiant de services en milieu résidentiel n’avaient souvent aucun moyen d’agir ou de s’exprimer. Bien que l’on assiste aujourd’hui à un vaste exercice de rhétorique, mais aussi à un nombre croissant de véritables tentatives visant à reconnaître le droit d’action et de parole des jeunes, ainsi que la précieuse expertise qu’ils ont acquise par leur vécu, bon nombre de décisions capitales dans la vie d’un jeune, notamment les problèmes liés à la prise de médicaments psychotropes, au type de traitements administrés, et au lieu et au type de placements proposés, sont prises par des experts sans la participation des jeunes. Lors de plusieurs séances de consultation, le personnel clinique et les travailleurs sociaux ont indiqué au Comité que la prise des décisions relatives aux jeunes, en particulier dans le contexte des décisions de placement, peut faire l’objet de contraintes supplémentaires touchant la restriction des coûts.

La voix des familles ayant des jeunes pris en charge dans le système de services en milieu résidentiel, notamment dans des centres de santé mentale pour enfants et jeunes, semble souvent marginale, en particulier lorsqu’il s’agit de prendre des décisions majeures ayant un impact sur la vie d’un jeune. Si le Comité a entendu beaucoup d’exemples de jeunes ayant repris contact avec leurs familles biologiques, notamment leurs frères et sœurs, après avoir quitté la prise en charge, ces familles n’ont pas joué un rôle effectif au sein du système pendant que le jeune bénéficiait de programmes et de services en milieu résidentiel. D’après les consultations menées par le Comité, il s’est avéré que la famille d’un jeune est rarement consultée par le personnel de première ligne des services en milieu résidentiel et les aidants des familles d’accueil ou bien que les échanges sont menés dans une optique négative. Lors de ses recherches au-delà du processus de consultation, le Comité a trouvé très peu d’exemples de services et de programmes spécialement conçus pour inclure les familles et prévoir leur participation effective. Dans le contexte du traitement en milieu résidentiel, le travail des familles est souvent cité comme l’ingrédient clé de la prise en charge, et pourtant, le Comité a entendu de nombreux témoignages selon lesquels les familles qui ne se montrent pas immédiatement réactives aux tentatives du fournisseur de services visant à les impliquer dans le processus de traitement sont considérées comme « difficiles » et souvent vues comme la cause de l’échec d’un traitement. Le Comité s’inquiète de constater que la situation sociale d’une famille, qui englobe son statut socioéconomique, son niveau d’études et son origine ethnique, peut avoir un impact sur l’accès aux ressources, en fonction de sa capacité à défendre ses droits.

Le Comité a été surpris d’apprendre que les aidants immédiats, y compris le personnel de première ligne dans les foyers de groupe et les parents de famille d’accueil, considèrent jouer un rôle annexe dans les processus décisionnels concernant les enfants et les jeunes qui leur sont confiés, ainsi que dans la conception des programmes et services dont ils sont chargés d’assurer la prestation. Leurs voix, fortes de l’expérience importante acquise en vivant auprès des jeunes et en subvenant à leurs besoins pratiquement 24 heures sur 24, ne sont visiblement pas pleinement prises en compte au sein des équipes souvent décrites comme pluridisciplinaires ou interdisciplinaires. Dans certains cas, le Comité a entendu parler de pratiques fondées sur des données probantes dans certains programmes de traitement en milieu résidentiel, alors que le personnel interrogé au sein desdits programmes n’a pas pu confirmer cette allégation, ni même identifier les pratiques en question. Les équipes de gestion et les aidants de première ligne agissent de façon cloisonnée, ce qui représente une occasion manquée de répondre aux besoins et aux espoirs des jeunes.

Répercussions sur les recommandations

De manière générale, les recommandations du Comité concernant la voix visent à atténuer le modèle descendant de prestation des services, placé sous la houlette des experts, au sein duquel l’expérience faite personnellement par les jeunes et leurs familles est marginalisée. Au vu du soutien important manifesté par les fournisseurs de services quant à l’importance de donner aux jeunes un droit de parole et de participation dans tous les aspects de la prestation des services, le MSEJ a une occasion de faire preuve de leadership en veillant à traduire cet appui à travers des mesures réelles et concrètes. Cette recommandation rejoint un thème figurant déjà dans Le livre de ma véritable histoire : Rapport sur des audiences publiques des jeunes quittant la prise en charge (2012), selon lequel la province de l’Ontario devrait reconnaître que le système actuel a besoin de changer fondamentalement en valorisant la participation des jeunes pris en charge et quittant la prise en charge et en prenant des mesures pour qu’ils soient inclus dans la gouvernance du système et la conception des services et programmes offerts en milieu résidentiel. À cette fin, bon nombre de recommandations figurant dans d’autres chapitres de ce rapport intègreront des éléments relatifs à la voix; toutefois, les arguments ci-dessus ont diverses répercussions sur les recommandations :