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Examen des causes de la violence chez les jeunes (2008)

Volume 1, chapitre 4 :

Les causes des facteurs de risque immédiat


Introduction

Après avoir recensé dans la première partie du chapitre 3 les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes, nous examinons dans le présent chapitre les principales conditions qui permettent à ces facteurs de s’installer et de prendre de l’importance dans notre société. Certaines de ces conditions – qui, selon nous, sont les causes de la violence – ont été décrites dans les théories criminologiques résumées au chapitre 3; d’autres ont été recensées au cours de notre examen de documents généraux de sciences sociales ou de précédents rapports gouvernementaux et communautaires; d’autres encore ont été isolées à partir des expériences des personnes que nous avons rencontrées.

Notre but ici n’est pas de détailler chaque aspect des causes que nous avons recensées. On nous a demandé d’éviter de réinventer la roue, et il serait inutile de répéter ce qui a déjà été dit dans les très nombreux rapports et conclusions de recherche sur l’existence et la nature des causes étudiées dans ce chapitre. Au lieu de cela, nous examinerons la manière dont chacune de ces nombreuses causes largement documentées peut mener à l’aliénation, au désespoir, au sentiment de non-appartenance, à un sentiment de profonde injustice ou à une combinaison de l’un de ces éléments avec d’autres facteurs de risque immédiat. Nous nous intéresserons donc davantage aux effets de ces causes qu’à leur existence.

Pour plus de facilité, nous examinerons chaque cause séparément. Cependant, vous constaterez très vite que beaucoup d’entre elles, sinon toutes, sont souvent interdépendantes et entrelacées, de sorte qu’elles ont des incidences cumulatives destructrices pour beaucoup trop de jeunes. Selon nous, ce n’est qu’en reconnaissant à la fois l’existence de ces causes et leur interdépendance que nous pourrons isoler et élaborer les stratégies globales à long terme nécessaires pour combattre ces causes et la violence grave à laquelle est confrontée notre société.

Dans ce contexte, nous soulignons que nous n’avons pas pu compter pour notre travail sur le genre d’analyses statistiques qui sont souvent disponibles dans d’autres administrations lorsque des problèmes semblables sont examinés. L’Ontario possède des données limitées, en particulier sur les nombreux problèmes où le racisme se mêle à d’autres causes. Nous aborderons la nécessité de pareilles données et d’autres renseignements statistiques aux chapitres 9 et 10. En l’absence de ces données, nous avons dû nous fonder sur les conseils que nous avons reçus, sur les données solides et convaincantes produites ailleurs pour des questions similaires et sur l’expérience et le vécu des personnes travaillant dans les domaines pertinents pour notre travail.

Nous n’admettons pas que les personnes qui ont refusé de collecter ces données puissent s’opposer au changement en invoquant justement l’absence de celles-ci. Lorsque les éléments de preuve disponibles étayent la nécessité d’un changement, celui-ci doit être entrepris. Dans notre contexte particulier, nous tenons à souligner que si l’on suit nos conseils sur l’importance essentielle de la collecte des données, de la surveillance et de l’évaluation, les renseignements seront disponibles en temps utile pour apporter les corrections qui permettront de maintenir l’Ontario sur la voie que nous lui proposons de suivre. Compte tenu de tout ce que nous avons vu et entendu au cours de notre examen, nous sommes persuadés que ces données nous aideront à suivre la bonne voie, et même qu’elles souligneront très probablement l’urgence de le faire.

Ce chapitre vise donc à aider les lecteurs à bien comprendre la manière dont de très nombreuses circonstances, particulièrement lorsqu’elles se combinent, peuvent donner naissance aux facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes. Le message central portera sur l’ampleur et l’intensité de la réponse requise pour venir à bout de ce problème.

Causes de la violence

1. Pauvreté en tant que cause des facteurs de risque immédiat

La pauvreté n’est pas une cause directe des crimes violents. Si c’était le cas, étant donné l’ampleur et la gravité de la pauvreté dans notre société, la violence atteindrait des niveaux vraiment effrayants. Le fait est que la plupart des personnes pauvres travaillent dur pour garder un ou plusieurs emplois précaires et mal payés, améliorer leurs compétences ou leur formation scolaire ou maintenir l’unité de leur famille et de leur communauté face à une avalanche de circonstances négatives, ou parfois pour faire les trois en même temps. Le dur labeur de ces personnes et leur engagement sans faille envers une société qui leur fait défaut à de si nombreux égards ne peuvent que susciter l’admiration.

Cependant, la pauvreté sans espoir, la pauvreté dans l’isolement, la pauvreté associée à la faim et à de mauvaises conditions de vie, la pauvreté mêlée au racisme et la pauvreté associée à de nombreux éléments qui rappellent chaque jour l’exclusion sociale peuvent donner naissance aux facteurs de risque immédiat de violence que nous avons recensés au chapitre 3. Nous disons peuvent parce que, même dans les pires conditions, un grand nombre de contrepoids et de facteurs de protection barrent la route à ces facteurs de risque ou les atténuent et les contiennent là où ils ont pu se développer. Mais aujourd’hui les contrepoids sont trop rares et la pauvreté trop grande pour empêcher que celle-ci devienne un problème essentiel pour quiconque s’inquiète de l’ampleur de la violence chez les jeunes dans cette province.

Selon nous, la pauvreté peut mener à l’aliénation, à la perte de l’estime de soi, à l’oppression, au désespoir, à l’absence d’empathie ou au sentiment de non-appartenance et à d’autres facteurs de risque immédiat, par trois voies différentes mais liées :

Niveau de pauvreté

En ce qui concerne la première des voies susmentionnées, nous avons découvert, grâce aux séances de consultation des gens des quartiers et à d’autres consultations, la réalité de la faim qui est omniprésente dans notre société. On nous a parlé de ces parents que la lutte pour conserver deux ou trois emplois simultanément laisse sans temps ni énergie pour s’occuper de leurs enfants, de ces jeunes humiliés par l’évidence de leur pauvreté, des répercussions des logements précaires et insalubres sur la capacité des jeunes à étudier, à apprendre et à se faire des amis, et des nombreuses autres tensions quotidiennes subies par ces personnes qui vivent en marge d’une société prospère. On nous a aussi parlé de la pression écrasante que notre société exerce sur les jeunes pour qu’ils possèdent des biens matériels ou, du moins, se considèrent en mesure d’obtenir ces biens par un travail répondant raisonnablement à leurs attentes. Comme nous l’expliquerons dans la section 7, cette culture de la consommation est omniprésente, est alimentée par les campagnes publicitaires et l’intense couverture médiatique vantant des styles de vie opulents, et renforce l’aliénation des jeunes.

Pour toutes ces raisons, et pour d’autres que les militants de la lutte contre la pauvreté pourraient énoncer, nous pouvons conclure sans mal qu’en se retrouvant exclus des conditions de vie minimales qui sont considérées comme normales en Ontario, les jeunes peuvent éprouver un sentiment d’aliénation et de marginalisation, se sentir victimes d’une société injuste et insensible et croire qu’ils n’ont réellement ni place ni avenir dans cette société. Nous verrons dans la section suivante que le racisme a des effets similaires. Compte tenu de l’ampleur stupéfiante avec laquelle la pauvreté est racialisée en Ontario, comme nous l’expliquons à la section suivante, ces deux facteurs se combinent souvent pour créer une situation qui devrait profondément interpeller tous les Ontariens et toutes les Ontariennes.

Qu’elles soient ou non combinées au racisme, mais surtout lorsqu’elles le sont, les répercussions du niveau de pauvreté sont aggravées par la concentration de la pauvreté et par les circonstances entourant celle-ci. Ces facteurs peuvent non seulement donner eux-mêmes naissance à des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes et amplifier les autres conditions menant à ces facteurs de risque, mais aussi amoindrir considérablement la capacité des familles et des communautés à fournir des contrepoids efficaces au moment voulu. Compte tenu du rôle essentiel qu’ils jouent dans les causes de la violence chez les jeunes, nous consacrons la majeure partie de cette section à ces aspects de la pauvreté.

Concentration de la pauvreté

Par « concentration de la pauvreté », nous désignons la manière intolérable dont les pauvres sont effectivement contraints de vivre dans des parties fonctionnellement isolées de nos villes. À Toronto, ce phénomène a été largement documenté par Centraide Toronto (Poverty by Postal Code), par le professeur David Hulchanski de l’Université de Toronto et par la ville elle-même (Centraide Toronto et le Conseil canadien de développement social, 2004; Hulchanski, le 8 mars 2007). En Angleterre, les statistiques nationales utilisées pour mesurer la privation relative depuis plus de 30 ans ont montré que ce phénomène touchait l’ensemble du pays. Et, dans la majeure partie de l’Ontario, les personnes connaissant bien leur communauté peuvent dire qu’elles sont dans une situation identique sans même avoir besoin de statistiques.

Toute une série de facteurs a contribué à ce phénomène au fil du temps : l’érosion de la classe moyenne, la rapide escalade des loyers et des valeurs de l’immobilier, la raréfaction des logements abordables et décents un peu partout et des logements locatifs dans les parties relativement plus aisées de nos villes, l’erreur passée de regrouper les logements subventionnés dans de vastes lotissements isolés, le long désengagement des gouvernements à l’égard de la fourniture de logements sociaux et l’incapacité des gouvernements à utiliser les outils à leur disposition pour instaurer des communautés intégrées sur le plan économique. Comme l’a conclu le Comité consultatif externe sur les villes et les collectivités dans le rapport qu’il a présenté au premier ministre en 2006 :

« Le lieu renforce également les sanctions dues à la pauvreté. Les pauvres habitent souvent dans des collectivités moins vertes, moins propres, malfamées et sur la voie de l’échec. » [Comité consultatif externe sur les villes et les collectivités, 2006 : p. viii].

Tout le monde ou presque s’accorde pour dire que ces ghettos économiques ont des répercussions très négatives. Bill Blair, chef de la police de Toronto, nous a demandé d’imaginer les répercussions du fait de vivre dans une communauté que l’on doit quitter si l’on trouve un emploi. Pour notre part, nous ne nions pas – et à vrai dire nous respectons et apprécions – le fait que nombre des personnes de ces communautés construisent des réseaux et des relations solides et sont fières de l’endroit où elles vivent. Cependant, nous considérons qu’il s’agit d’un point fort sur lequel il faut faire fond et qu’il faut préserver dans la recherche de l’intégration économique, et non d’une raison de nier les répercussions pernicieuses de cet isolement sur bien trop de gens.

Ces répercussions pernicieuses sont omniprésentes. Elles commencent par l’évidence que le chef Blair a soulignée : souvent, les personnes qui trouvent un emploi stable et même relativement bien rémunéré déménagent. Ce déménagement peut être dû au fait que ces personnes vivent dans un logement subventionné auquel elles ne sont plus admissibles, qu’elles ont la volonté et les moyens de s’éloigner d’un quartier déplaisant et souvent dangereux ou, tout simplement, qu’elles veulent trouver une meilleure école pour leurs enfants ou être plus proches de leur lieu de travail. Quelles que soient les raisons, les répercussions sont les mêmes : la communauté perd un membre fort et les jeunes ont moins de modèles positifs à imiter et moins de contacts avec des personnes susceptibles de les guider, de leur ouvrir de nouvelles possibilités, ou même de leur fournir des conseils sur les possibilités dont ils disposent et sur la manière de les saisir.

De plus, lorsque des communautés sont soumises à des changements permanents, du fait que nombre de leurs habitants essaient de s’en échapper à la première occasion, elles sont privées de la cohésion et de la continuité qui font la force d’un quartier. Cette réalité, ajoutée au fait que leurs habitants sont relativement dépourvus du temps, de l’énergie et des connaissances nécessaires pour exercer une pression soutenue et efficace afin d’améliorer leur communauté, désavantage gravement ces quartiers par rapport aux communautés soudées dont les membres sont à même de faire pression pour obtenir des améliorations et des services. Comme ces communautés ne peuvent pas compter sur la classe moyenne pour « jouer des coudes » et exercer des pressions de l’intérieur, non seulement elles ne parviennent pas à se faire entendre, mais en plus leur marginalisation s’accentue à mesure que les communautés à même de jouer des coudes obtiennent une plus grande part du gâteau.

Mais les effets ne s’arrêtent pas là. Les entreprises évitent les quartiers dans lesquels la pauvreté se concentre. Les plus pauvres parmi nous sont donc malheureusement aussi les personnes qui peuvent le moins accéder à des magasins décents proposant des prix décents. Les habitants sont donc contraints à des déplacements coûteux en temps et en argent pour obtenir ne serait-ce que des fournitures et des aliments de base à un prix raisonnable, de sorte que de nombreux enfants sont beaucoup trop souvent victimes d’une mauvaise alimentation. Ces problèmes d’accessibilité touchent également des services importants, notamment ceux des banques multiservices et des médecins. Par ailleurs, l’absence d’entreprises signifie qu’il y a moins d’emplois, à temps plein ou à temps partiel, dans ces communautés que dans les autres.

De même, en général, les professionnels ne s’installent pas dans ces communautés ou à proximité, créant ainsi les mêmes obstacles de temps et d’argent qui empêchent les habitants de ces quartiers d’accéder à leurs services et, parallèlement, supprimant les modèles potentiels de leur environnement immédiat. Et, lorsque des professionnels comme des enseignants fournissent effectivement des services au sein de la communauté, ces personnes vivent rarement dans celle-ci, ou même à proximité, en raison de la pauvreté qui s’y concentre et de tous les problèmes connexes. La communauté est donc privée de modèles, de chefs de file éventuels et de voix fortes. En outre, les jeunes qui ont le plus besoin d’un enseignant ou d’une enseignante, ou d’autres professionnels comprenant leurs réalités quotidiennes, sont aussi ceux qui sont les moins susceptibles d’en trouver.

Les services publics, comme l’éducation et les soins de santé, qui sont effectivement proposés dans ces quartiers sont souvent dotés de ressources insuffisantes pour répondre aux besoins immenses des habitants. Les services proposés sont donc souvent inférieurs aux normes, particulièrement si, en parallèle, les fournisseurs ayant le plus d’expérience et d’ancienneté choisissent de travailler dans un environnement moins stressant, ou s’usent et partent. Que ce soit en raison d’un roulement élevé ou, parfois, de l’expérience ou des compétences moindres du personnel, les services publics proposés aux plus nécessiteux sont d’une qualité inférieure à celle requise par les circonstances ou les besoins locaux.

De même, on nous a dit à de nombreuses reprises que certains postulants à un emploi ne sont pas invités à une entrevue d’embauche, du simple fait que leur adresse ou leur code postal est réputé correspondre à une zone de concentration de la pauvreté. Cette stigmatisation du code postal s’applique à toute une série d’autres circonstances, du maintien de l’ordre à l’éducation, et a un effet Pygmalion sur beaucoup trop de gens. Pour bien plus de personnes encore, le simple fait de savoir qu’elles risquent d’être mises à l’écart ou dévalorisées simplement à cause de leur adresse suffit à amoindrir leur estime de soi, leur confiance en l’avenir et leurs espoirs.

Comme si tout cela ne suffisait pas, la combinaison des circonstances négatives dans les quartiers où la pauvreté se concentre et l’absence de structures sociales solides qui en résulte peuvent souvent encourager la criminalité. Dans ces communautés, les circonstances et les pressions de la vie peuvent pousser beaucoup d’habitants à être isolés et renfermés. Ce retrait de la vie sociale et des espaces publics peut créer un quartier dans lequel les criminels se sentent plus libres d’agir. Si les relations entre les services de police et la communauté sont également telles que les actes criminels ou les activités suspectes sont rarement signalés, ou ne font pas l’objet de réactions efficaces lorsqu’ils le sont, le processus s’accélère et la « zone de sécurité » des auteurs d’actes criminels s’élargit encore.

À mesure que la criminalité se développe dans cet environnement, elle rend la région moins sûre. Cette réalité et les perceptions qui en découlent amplifient l’isolement social qui contribue à la hausse de la criminalité et accroît encore la peur de sortir. Lorsqu’un tel climat s’installe, comme nous l’expliquons au chapitre 5, les parents refusent de laisser leurs enfants participer à des programmes proposés après l’école ou en soirée et les jeunes eux-mêmes subissent des pressions écrasantes pour rejoindre ou soutenir des gangs de rue afin d’assurer leur propre sécurité. La criminalité et la violence deviennent banales pour ces enfants et, à vrai dire, les membres des gangs de rue sont souvent les plus forts modèles disponibles. Les parents hésitent à rejoindre des associations communautaires et la possibilité d’instaurer le type de solidarité susceptible de mettre un terme au problème de la criminalité est presque réduite à néant.

La situation n’est pas non plus forcément améliorée par le surcroît de présence policière que ces activités génèrent parfois dans un quartier. De nombreux jeunes nous ont dit qu’ils se sentaient mal à l’aise lorsqu’ils traversaient des zones de leur quartier où se trouvaient des policiers car ils craignaient d’être harcelés. Un haut fonctionnaire municipal a mis ce fait en lumière lorsqu’il a expliqué que, dans une communauté, les jeunes préféraient le recours aux caméras de surveillance dans les lieux publics car celles-ci créaient des zones dans lesquelles les policiers ne venaient pas les harceler. Soutenant cette perception, de nombreux parents nous ont dit qu’ils dissuadaient leurs enfants de sortir en raison de ce qui pouvait se passer, avec les conséquences évidentes pour la mobilité des jeunes et leur qualité de vie.

Que l’isolement soit imputé à la criminalité et aux gangs de rue ou aux craintes à l’égard de la police, il aggrave les conditions de vie d’un quartier. Il stigmatise encore plus celui-ci et accroît sa marginalisation, alimentant ainsi les répercussions décrites ci-dessus et au chapitre 5.

Nous n’avons fait qu’ébaucher les conséquences les plus évidentes de l’existence de zones de concentration de la pauvreté, mais il ne faut pas beaucoup d’imagination pour comprendre les multiples manières, qui se renforcent mutuellement, dont elles engendrent l’aliénation et la dévalorisation, détruisent l’espoir et mettent en évidence l’injustice et le manque d’avenir. Pour ne parler que de ce qui concerne directement notre mandat, le fait que la pauvreté se concentre dans certaines parties de nos villes en aggrave encore l’expérience, au point de pouvoir créer les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes.

Circonstances entourant la pauvreté

Ceci nous amène à notre troisième préoccupation : les circonstances entourant la pauvreté. Cet ensemble de problèmes est souvent étroitement lié aux répercussions de la concentration de la pauvreté, mais il mérite une attention distincte parce que, comme nous le verrons au chapitre 9, les réactions qu’il suscite sont différentes et que les circonstances s’appliquent souvent aux personnes pauvres, quel que soit l’endroit où elles vivent.

En ce qui concerne les personnes qui vivent dans une zone de concentration de la pauvreté, nous avons déjà souligné les problèmes liés au faible nombre d’entreprises établies à proximité. Hélas, on retrouve souvent la même carence pour ce qui est des services publics. En effet, comme nous l’expliquons au chapitre 7, le premier indicateur utilisé par la ville de Toronto pour établir qu’un quartier est défavorisé est le manque relatif de services accessibles, comme des parcs ou des lieux de loisirs, des centres de santé communautaire, des bibliothèques ou des services pour les jeunes. À la section 3 du présent chapitre, nous traitons cet aspect plus en détail et expliquons à quel point l’absence d’endroits où se rendre ou d’activités à pratiquer peut contribuer à l’isolement et à l’aliénation des jeunes.

Les personnes qui sont pauvres mais qui vivent dans des quartiers mieux intégrés sur le plan économique peuvent subir la même privation lorsqu’elles sont incapables de s’offrir des services relativement proches, rencontrent des obstacles linguistiques ou culturels, n’ont pas l’argent ou le temps nécessaire pour obtenir ces services pour leurs enfants ou n’ont pas les ressources nécessaires pour accéder aux services de garde ou autres soutiens permettant qu’un de leurs enfants soit pris en charge pendant qu’ils en emmènent un autre à un rendez-vous ou à une activité. L’effet sur les jeunes est le même : ils ont moins d’occasions de jouer, d’apprendre et de nouer une relation positive avec le monde qui les entoure, ils sont plus isolés et ont un sentiment amoindri d’appartenance ou de confiance en l’avenir.

Lorsque, comme c’est souvent le cas, la pauvreté se combine à des problèmes de langue, de culture, de race ou de confiance envers les autorités, les difficultés peuvent être amplifiées. Compte tenu de ces obstacles supplémentaires, il peut arriver que les plus défavorisés n’utilisent pas les programmes, même lorsque ceux-ci sont accessibles et gratuits. Sans un ciblage et une sensibilisation dynamiques et sans mesures actives visant à élaborer et mettre en oeuvre des programmes adaptés et accessibles aux plus défavorisés, ces services ne pourront pas atteindre ceux et celles qui en ont le plus besoin.

De plus, qu’elles vivent ou non concentrées dans un quartier, en général les personnes pauvres souffrent pareillement du manque de logements abordables et des répercussions de l’insalubrité des logements. Compte tenu des niveaux atteints par les loyers, les logements du secteur privé disponibles à bas prix sur le marché sont souvent insalubres. Et, pour des raisons que nous expliquerons ailleurs, dans au moins certaines parties de la province, y compris à Toronto, des lacunes majeures dans l’entretien des logements publics font que ceux-ci offrent des conditions de vie tout aussi mauvaises, sinon pires.

Cette situation a d’immenses répercussions sur les jeunes. Non seulement ceux-ci ne disposent pas de l’espace adéquat pour faire leurs devoirs, lire ou jouer avec leurs amis, mais en plus ils sont chaque jour confrontés à des éléments qui leur rappellent le faible statut qui est le leur dans la société et la manière dont celle-ci les perçoit.

Indubitablement, la qualité du logement dans lequel ils vivent marque l’esprit des jeunes. Les observations que ceux-ci nous ont faites à ce propos figuraient parmi les plus véhémentes et les plus éloquentes. Ces jeunes nous ont clairement démontré qu’ils décodaient parfaitement leur environnement et qu’ils étaient touchés au plus profond de leur être par les messages puissants de marginalisation et d’exclusion véhiculés par ces conditions de vie. Aussi difficile soit-il de vivre avec des ressources insuffisantes dans cette société, il est très souvent pire de vivre dans un logement qui vous rappelle constamment que vous n’êtes pas estimé à votre juste valeur dans le présent et largement perçu comme étant inutile pour la société à l’avenir. Comme nous l’expliquons dans la section 3, l’état physique de certains quartiers a des répercussions similaires; la combinaison de ces éléments entraîne manifestement un double désavantage.

Et il ne s’agit pas simplement d’une question de messages. Les effets concrets sont eux aussi profondément troublants. Lorsqu’un enfant n’a pas d’endroit où faire ses devoirs, ses résultats scolaires en pâtissent et il perd progressivement toute estime de soi et tout espoir. Lorsqu’un logement est si exigu qu’il devient une source de stress pour la famille, les jeunes en souffrent les conséquences. Et lorsque ces conditions font que l’enfant ne peut jouer que dehors, il risque beaucoup plus d’avoir des relations non surveillées avec des jeunes ayant une mauvaise influence ou de faire des rencontres qui amoindriront sa confiance avec la police. Les risques d’aliénation, d’impulsivité et de dévalorisation sont largement alimentés par ces conditions de logement ainsi que par les messages qu’elles véhiculent. Dans l’ensemble, le fait de vivre dans des logements insalubres a des effets immédiats et quotidiens qui se feront ressentir tant que nous n’aurons pas rendu ces logements décents.

Une autre conséquence importante de la pauvreté concerne le domaine des transports. Les transports ont une incidence sur l’accès à l’emploi et aux services, le temps et l’énergie que les parents qui travaillent peuvent consacrer à leurs enfants et à leur communauté, le sentiment d’isolement qu’éprouvent les jeunes et la faible exposition de ceux-ci aux ressources et aux points de vue de l’ensemble de la collectivité. Nous examinerons plus en détail ces problèmes et les autres répercussions d’un faible accès aux moyens de transport dans la section 3, mais nous tenons à les souligner ici en raison de la manière dont ils sont associés à la pauvreté et aggravent celle-ci.

La dernière circonstance entourant la pauvreté que nous aborderons dans cette section concerne les obstacles que les règlements et les lois de l’Ontario dressent sur la route des personnes qui essaient d’améliorer leur sort alors qu’elles bénéficient de prestations d’aide sociale. Ce problème complexe et inquiétant a été très récemment documenté avec brio par John Stapleton dans le rapport Why Is It so Tough to Get Ahead?, rédigé pour la Fondation Metcalf (Stapleton, 2007). Nous présentons à titre d’exemple quelques-uns des très graves problèmes soulevés par John Stapleton à propos des circonstances auxquelles sont confrontées de nombreuses familles ontariennes, en mettant l’accent sur celles qui peuvent beaucoup trop facilement éroder les espoirs des jeunes et leur fermer toute possibilité.

Les familles ontariennes qui doivent compter, complètement ou en partie, sur des programmes de maintien du revenu comme le programme « Ontario au travail », le Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées, les indemnisations des accidentés du travail, l’assuranceemploi ou les prestations d’invalidité du Régime de pensions du Canada, et qui s’appuient aussi éventuellement sur d’autres soutiens sociaux comme les subventions accordées pour le logement et pour la garde des enfants, sont confrontées à une collection impressionnante de règles et de normes. Chaque programme a ses propres règles, qui fonctionnent de manière distincte mais qui, lorsqu’elles sont réunies, créent souvent des obstacles à l’emploi et aux études supérieures. Comme le souligne M. Stapleton, les familles les plus défavorisées sont donc pénalisées et leur précarité de vie s’aggrave encore si elles essaient de devenir autonomes ou si les enfants profitent de programmes d’emploi ou de bourses d’études.

Ces familles commencent à être pénalisées dès que des évènements ordinaires et (apparemment) positifs surviennent. Par exemple, si l’un des parents trouve un emploi, selon les programmes sociaux concernés, les diminutions du soutien apporté à la famille peuvent au total équivaloir à plus de 100 pour 100 du salaire perçu (Stapleton, 2007 : p. 29).

Ensuite, des limites artificielles sont imposées aux décisions prises aux étapes de développement ordinaires pour les jeunes eux-mêmes. Citons l’analyse de M. Stapleton :

« Dans la société en général, les enfants continuent souvent de vivre au domicile familial plusieurs années après avoir atteint l’âge de 18 ans. Ils le font dans des circonstances diverses : tandis qu’ils poursuivent leurs études et leur formation, pendant leur première expérience professionnelle à temps plein, pour rembourser leurs prêts-étudiants ou pour économiser avant de vivre seul, etc.

« Lorsque les enfants de familles bénéficiaires de l’aide sociale atteignent l’âge de 18 ans, ils ne sont plus considérés comme des enfants. La plupart du temps, ils ne peuvent plus recevoir d’aide sociale dans le cadre de leur famille. Ils peuvent uniquement demander de l’aide pour eux-mêmes s’ils ne sont plus à la charge de leur famille. En général, cela signifie qu’ils doivent vivre hors du domicile familial.

« L’octroi de logements sociaux aux familles se fait à partir de la même définition de l’âge adulte. Le propriétaire d’un tel logement peut expulser une famille si la taille et l’usage du logement ne correspondent pas au statut d’« unité bénéficiaire » (la famille). Autrement dit, lorsque l’enfant atteint les 18 ans et quitte le domicile familial, le logement peut être considéré trop grand. Cela peut mener à la délivrance d’un avis d’éviction pour l’ensemble de la famille.

« Les aides et les prêts-étudiants obtenus par l’entremise du Régime d’aide financière aux étudiantes et étudiants de l’Ontario et des bourses du millénaire peuvent également réduire le montant de l’aide sociale et influer sur celui des loyers… La perspective d’un 18e anniversaire ou même d’une récompense comme l’octroi d’une bourse peut être une source de stress extrême pour une famille pauvre.

« Nos politiques sociales à l’intention des bénéficiaires de l’aide sociale forcent les jeunes de 18 ans à vivre de manière autonome, les découragent de poursuivre leurs études et leur font courir le risque de perdre leur logement.

« On peut raisonnablement affirmer que ces politiques sociales mal orientées servent à perpétuer la pauvreté et la dépendance à l’égard de l’aide sociale pour la génération suivante. »

Dans l’ensemble, lorsque nous observons la manière dont les personnes défavorisées voient leurs possibilités limitées et sont effectivement privées de nombreux services, nous voyons une société qui semble trop facilement prête à accepter que pauvreté soit synonyme de logements précaires et de quantité et qualité moindres des parcs, installations de loisirs, possibilités artistiques, magasins, services publics ou possibilités de transport. Dans notre société, un grand nombre de gens semblent accepter que les personnes défavorisées puissent se voir refuser l’accès aux études supérieures et que toute tentative visant à améliorer son sort doive être découragée. Les répercussions de cet état d’esprit sur l’aliénation et l’absence de confiance en l’avenir ou de sentiment d’appartenance sont palpables dans toute la province et jouent un rôle important dans les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes.

Conclusion

Nous concluons donc cette section comme nous l’avons commencée : avec un profond respect pour les innombrables Ontariennes et Ontariens qui travaillent si dur pour surmonter la pauvreté et ses effets, et avec une profonde tristesse en constatant que notre société n’a pas été capable de comprendre à quel point elle rendait les choses difficiles pour ces personnes. La création par le premier ministre d’un comité ministériel chargé de se pencher sur la pauvreté est encourageante. Mais nous constatons également que, pour beaucoup trop de gens en Ontario, le niveau, la concentration et les circonstances de la pauvreté ont créé des obstacles insurmontables, qui les privent de tout espoir et de tout sentiment d’équité ou d’appartenance, avec les conséquences que nous pouvons observer tout autour de nous.

2. Racisme en tant que cause des facteurs de risque immédiat

Nos consultations ont été marquées par les profondes préoccupations suscitées par le racisme. Nous avons été étonnés de constater à quel point le racisme est vivace et déchaîne ses effets profondément destructeurs sur les habitants de l’Ontario et sur le tissu même de cette province.

Nous avons été étonnés, non pas parce que nous pensions l’Ontario délivré du racisme, mais parce que nous estimions que notre société avait beaucoup plus progressé en la matière, dans la mesure où cela fait plus de 30 ans que nous avons commencé à sensibiliser le public à ce problème et à pousser les gouvernements à en faire une priorité. Nous pensions que des progrès avaient été réalisés au cours de ces années où le gouvernement de l’Ontario a pris l’initiative de mieux sensibiliser le public aux répercussions destructrices du racisme sur notre quête de la prospérité économique et sociale, et a également pris la tête de la lutte contre le racisme. Nous supposions que les progrès se poursuivaient, bien que le discours soit devenu moins apparent. Bien sûr, des cas récents de profilage racial et d’autres questions connexes ont maintenu notre vigilance en éveil, comme pour beaucoup, mais peut-être ont-ils caché à quel point le racisme était de plus en plus enraciné dans notre société.

En communiquant avec la nouvelle génération de jeunes par l’entremise de cet examen, et en écoutant les fournisseurs de services de première ligne et les dirigeants communautaires d’une manière plus directe et plus attentive que nous l’avions fait ces dernières années, le degré surprenant auquel le racisme continue à miner notre province nous a été rappelé. Ce racisme touche tous les groupes racialisés de l’Ontario.

Les groupes racialisés sont extrêmement diversifiés et différemment touchés par les manifestations du racisme. La plupart sont confrontés à des obstacles systémiques subtils, notamment les « plafonnements voilés » et les autres limites imposées à leur capacité à participer pleinement à la société. D’autres groupes, particulièrement les Noirs, continuent à souffrir également d’une forme de racisme qui semble plus profondément implantée et qui est souvent plus virulente. Malheureusement, les observations formulées par Stephen Lewis dans son rapport soumis au premier ministre en 1992 restent pertinentes :

« Premièrement, le problème auquel nous sommes confrontés est essentiellement le racisme envers les Noirs. S’il est on ne peut plus vrai que chaque minorité visible est confrontée aux humiliations et aux blessures de la discrimination systémique dans tout le Sud de l’Ontario, c’est la communauté noire qui en est la principale cible. Ce sont des Noirs sur lesquels on tire, ce sont les jeunes Noirs qui sont au chômage en nombre excessif, ce sont les élèves noirs qui sont mal orientés à l’école, ce sont les enfants noirs qui abandonnent l’école en nombre disproportionné, ce sont les quartiers à fortes concentrations de résidents noirs où le sentiment de vulnérabilité et d’injustice est le plus aigu, ce sont les employés noirs, professionnels ou non, à qui on ferme la porte à toute possibilité de promotion. De même que le baume apaisant du « multiculturalisme » ne peut pas masquer le racisme, le racisme ne peut pas non plus dissimuler sa cible principale. » [Lewis, 1992 : p. 2]

Même si le racisme demeure un problème aigu pour les personnes d’origine africaine et touche également dans une large mesure les Autochtones, il ne cible pas uniquement ces groupes. Tout au long de nos réunions, que ce soit avec les jeunes, les fournisseurs de services ou les représentants gouvernementaux, le racisme a régulièrement été cité au rang des problèmes graves et urgents, particulièrement en ce qui concerne son incidence économique pour de nombreux groupes.

En effet, il faut prêter une attention particulière à la racialisation de la pauvreté en Ontario. Comme l’a démontré l’étude de Michael Ornstein sur les différences socio-économiques entre les groupes racialisés à Toronto, l’écart de revenu entre les groupes européens et non européens n’a pas cessé de se creuser depuis les années 1970 (Ornstein, 2006). Le même chercheur tirait les conclusions suivantes en 2001 :

« Quarante pour cent des membres des groupes ethnoraciaux africains sont en dessous du seuil de faible revenu de Statistique Canada, comparativement à 30 pour 100 des groupes arabes et ouest-asiatiques et à 20 pour 100 des groupes sud-asiatiques, est-asiatiques, caraïbes, sud-américains et centre-américains. Pour les groupes ethnoraciaux européens, ce chiffre est de 10,8 pour 100. » [Ornstein, 2006 : p. 83]

Le professeur Ornstein fait également la remarque suivante :

« Ces chiffres sur l’ampleur de la pauvreté correspondent à la situation moyenne de communautés entières à Toronto. Dans une société extrêmement individualiste, il est plus facile de penser à une personne ou à une famille touchée par la pauvreté et souvent victime du mauvais sort. En effet, les recherches montrent que la perte d’un emploi et la dissolution d’une famille sont les évènements qui sont le plus souvent à l’origine de la pauvreté d’une personne. Ces chiffres dépeignent l’idée tout à fait différente d’une communauté entière dans laquelle le revenu moyen est très faible et où un très grand nombre de personnes vivent dans la pauvreté. Même les groupes ethnoraciaux affichant les revenus les plus élevés sont touchés par la pauvreté. À partir du moment où la pauvreté au sein d’un groupe atteint des niveaux de 20 à 25 pour 100, il n’est plus possible de penser qu’elle est le résultat malheureux de circonstances inhabituelles [...].

« Les statistiques sur la pauvreté et sur le revenu [...] dépeignent une communauté dans laquelle l’expérience du plus grand dénuement économique est extrêmement racialisée. Chacun des 20 groupes ethnoraciaux les plus pauvres est non européen. Qui plus est, il existe d’immenses différences en ce qui concerne l’ampleur de la pauvreté, séparant les différents groupes ethnoraciaux en régions du monde. Les différences au niveau des revenus moyens sont moins spectaculaires mais démontrent toutefois un fossé extrêmement racialisé entre les riches et les pauvres. » [p. 80–81]

En nous concentrant ainsi sur la combinaison entre le racisme et la pauvreté, notre but n’est pas de dire que les groupes racialisés de la classe moyenne ne sont pas victimes de racisme, y compris sous des formes qui dépouillent elles aussi les jeunes de leurs illusions et contribuent à alimenter leur sentiment d’aliénation et à amoindrir leur confiance en l’avenir ou leurs espoirs. Pourtant, nous sommes d’accord avec les personnes que nous avons rencontrées et qui nous ont clairement dit que c’est le racisme, combiné à la pauvreté, qui a le lien le plus étroit avec les problèmes abordés dans le cadre de notre examen.

Au cours de nos discussions, on nous a parlé non seulement de la détérioration des relations entre la police et les jeunes racialisés mais aussi des obstacles qui empêchent que la composition du corps enseignant et des services publics soit représentative de l’ensemble de la population, du fait que les curricula sont décourageants pour les jeunes racialisés parce qu’ils ne tiennent pas compte des personnes comme eux dans l’histoire de la province, du manque de possibilités et de modèles dans de nombreuses parties de la société et des répercussions permanentes et destructrices du profilage racial sur de nombreux aspects de la vie quotidienne dans cette province.

En fait, la Cour suprême du Canada a effacé tout doute qui pouvait raisonnablement être soulevé concernant l’omniprésence du racisme dans notre pays. Dans sa décision R. c. Spence rendue en 2005, la Cour s’exprimait comme suit :

« Les tribunaux ont reconnu que le préjugé racial contre les minorités visibles est [...] notoire et incontestable [...] [c’est] un fait social qui ne peut raisonnablement être contesté. » [R. c. Spence, [2005] 3 R.C.S. 458, paragr. 5]

Pourtant, aujourd’hui, les structures publiques visant à aborder ces problèmes sont moins nombreuses que dans le passé. Le gouvernement n’a pas récemment adopté de position forte à l’égard des multiples manières dont le racisme divise notre société, refusant aux jeunes toute possibilité et anéantissant leurs espoirs. Il n’existe ni comité ministériel chargé des relations interraciales, ni secrétariat de lutte contre le racisme, ni direction générale sur les services de police et les relations interraciales et les comités de maire sur les relations interraciales sont peu nombreux, pour peu qu’ils existent; en résumé, la plupart des structures nécessaires pour lutter contre le racisme et le défaire n’existent plus.

Un modeste pas a été fait dans la bonne direction avec le rétablissement, par l’adoption d’une loi entrée en vigueur à l’été 2008, d’un petit organisme au sein de la Commission ontarienne des droits de la personne. Cette initiative donne un axe de lutte contre le racisme au rôle permanent, et désormais redynamisé, de la Commission en matière de politique publique pour l’ensemble de son vaste mandat. Hélas, elle ne se trouve pas au coeur du gouvernement provincial. Et, si nous sommes ravis par certaines mesures prises par la province pour rassembler des données afin de lutter contre le racisme, ni celles-ci ni le nouveau rôle de la Commission ne suffiront à régler les problèmes ou à laisser espérer et croire en leur résolution.

Pourquoi le racisme et la réponse inadéquate des pouvoirs publics en Ontario sont-ils tellement importants? Au niveau le plus fondamental, parce que le racisme est une injustice profonde qui prive violemment ses victimes de toute valeur ou dignité inhérente et qu’il minera notre société et compromettra notre avenir si l’on n’y met pas un terme. En ce qui concerne le mandat précis que le premier ministre nous a confié, parce que le racisme est l’un des éléments centraux qui peuvent donner naissance aux facteurs de risque immédiat de violence.

Il importe de souligner que nous parlons en termes de racisme et non de race. La race n’a aucun lien avec la violence. Aucune race n’est par nature plus violente qu’une autre, en supposant même pour l’instant qu’il soit logique de parler de races distinctes, au lieu de parler de personnes qui ont été classées dans des catégories raciales ou « racialisées ».

Les études et l’expérience montrent que si l’on neutralise les circonstances négatives dans lesquelles vivent de nombreux groupes racialisés, ceux-ci ne sont pas plus portés à la violence que n’importe quel autre groupe. Comme on nous l’a dit en Angleterre, il existe des circonstances bien documentées qui engendrent l’aliénation et les autres facteurs de risque immédiat de violence, et la triste réalité est qu’un nombre disproportionné de groupes racialisés est soumis à ces circonstances. C’est en raison de cette soumission, et non de leur race, qu’ils sont surreprésentés dans les groupes qui nous préoccupent.

Mais si la race n’est pas un élément susceptible de créer un facteur de risque immédiat de violence chez les jeunes, le racisme l’est. Le racisme frappe au plus profond de l’identité du moi, dévore le coeur et assombrit l’âme. Il est cruel, blessant et aliénant. Il transforme en réalité les doutes d’une personne sur la possibilité d’avoir toutes ses chances dans cette société. Qu’il soit considéré comme un mur ou une barrière, il fait sérieusement obstacle à ses victimes pour une raison sur laquelle celles-ci n’exercent aucun contrôle et contre laquelle elles sont impuissantes.

L’omniprésence du racisme en Ontario ne fait aucun doute. Comme l’ont indiqué le professeur Rinaldo Walcott et ses collègues dans l’article qu’ils ont préparé pour nous :

« Le racisme revêt de nombreuses formes : des insultes individuelles, des stéréotypes et de la violence physique à des situations plus générales qui font intervenir des pratiques systémiques consistant à exclure délibérément certaines personnes des institutions d’une nation, en passant par les manières inconscientes de privilégier les Blancs, les désavantages infligés aux personnes racialisées par l’entremise des réseaux sociaux et culturels, les hypothèses et les pratiques culturelles qui placent les non-Blancs ou les minorités raciales en dehors des cercles légitimes d’exercice du pouvoir et de prise de décisions. Le racisme est à la fois historique et contemporain; il change au fil du temps mais il se nourrit également de son histoire pour accroître son pouvoir de nommer, placer et déplacer et, ce faisant, d’exercer la violence sur ceux et celles qui le subissent – ces personnes que le racisme transforme en minorités raciales à différents moments de l’histoire, grâce au pouvoir de contrôler la vie d’autres êtres humains. » [Volume 4 : p. 322]

S’il est vrai que de nombreuses personnes surmontent ces multiples manifestations du racisme et réussissent leur vie, deviennent des modèles et sont une source d’inspiration pour tous, il n’en reste pas moins que le racisme peut pousser beaucoup d’autres personnes à la violence : il existe un lien évident et destructeur entre l’oppression, la pauvreté, le racisme et le sentiment de non-appartenance. Pour citer encore le professeur Walcott et ses collègues :

« Les spécialistes des minorités raciales qui ont étudié la violence et la criminalité en Amérique du Nord ont dans l’ensemble atteint un consensus selon lequel les idées de race, les pratiques du racisme et l’histoire de l’oppression raciale sont un facteur fondamental, important et déterminant dans la violence et la criminalité qui frappent certains groupes ou certaines communautés [...] l’histoire de l’oppression raciale joue un rôle essentiel dans la manière dont la violence et la criminalité sont vécues et perpétrées au sein des groupes marginalisés de ces communautés, entre ces groupes et à l’extérieur de ceux-ci. » [Volume 4 : p. 320]

La possibilité très réelle que pareilles conditions créent les facteurs de risque immédiat ne devrait pas être très difficile à comprendre. Comment ne pas voir son estime de soi s’effriter lorsqu’on a l’impression que, quoi qu’on fasse ou réussisse, on peut être exclu ou dévalorisé simplement à cause de sa race? Comment ne pas éprouver un sentiment d’aliénation lorsqu’on peut être arrêté et contrôlé par la police ou qu’on l’a souvent été, lorsqu’on est surveillé dans les magasins ou qu’on se voit refuser un logement pour cette même raison? Comment ne pas perdre l’envie d’étudier et de travailler dur pour améliorer son sort lorsqu’on a clairement l’impression d’avoir des possibilités plus limitées que les autres, et comment ne pas désespérer? Quand la société peut à tout moment, ouvertement ou non, dresser des embûches sur la route d’une personne ou lui refuser toute possibilité en raison de sa race, comment cette personne peut-elle se sentir liée à la société, s’y attacher et avoir envie de s’y investir? Comment ne pas se sentir troublé par rapport à son utilité dans la communauté et furieux face à une structure sociale insensible?

De plus, lorsqu’en se tournant vers les grandes institutions de la société pour qu’elles prennent la tête de la lutte contre ces réalités insidieuses, on constate qu’elles n’accordent presque aucune importance à ce problème, comment éviter que tous ces sentiments ne soient pas encore plus douloureux et plus porteurs d’exclusion? C’est d’autant plus vrai lorsque le racisme d’aujourd’hui s’inscrit dans l’ombre d’une longue histoire de racisme et d’exclusion, souvent dirigé et généralement soutenu par les gouvernements du moment. Cette histoire, dont une partie est assez récente, est une optique à travers laquelle les groupes racialisés voient leurs interactions actuelles avec le reste de la société; elle amoindrit forcément les relations des groupes racialisés avec le gouvernement et les services de police, à moins que ceux-ci ne se positionnent clairement en tant que chefs de file de la lutte contre le racisme.

Pour ces raisons, il nous semble évident que tous les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes peuvent facilement naître de ce sentiment de dévalorisation qui apparaît chez les victimes du racisme, et de la déduction souvent exacte des effets de ce racisme sur les espoirs d’améliorer son sort, de prospérer et d’avoir toutes ses chances dans la société. Lorsque, comme c’est souvent le cas, le racisme se combine à la pauvreté et aux autres sources de marginalisation grave examinées dans ce chapitre, le rôle central qu’il joue dans le problème qui nous intéresse devient on ne peut plus évident.

3. Répercussions de l’aménagement des quartiers sur la violence chez les jeunes

Introduction

Les conditions qui prévalent dans les communautés où vivent les jeunes ont d’immenses répercussions non seulement sur la qualité de vie de ceux-ci et sur les possibilités qui s’offrent à eux, mais aussi sur la perception que les jeunes ont d’eux-mêmes, de la société et de leur rôle dans celleci. Selon la Coalition des communautés en santé de l’Ontario (www.healthycommunities.on.ca), les qualités d’une communauté en santé sont notamment : un environnement physique propre et sans risques; un accès suffisant à la sécurité et aux loisirs; des possibilités d’apprentissage et de perfectionnement professionnel; des relations fortes et des réseaux qui se renforcent mutuellement; une participation à grande échelle des résidents à la prise de décisions locale. Malheureusement, de nombreux jeunes ne vivent pas dans ce genre de communauté.

Dans la section 1, nous avons expliqué comment la concentration de la pauvreté et les circonstances entourant souvent celle-ci peuvent donner naissance aux facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes. Dans la présente section, nous élargirons notre analyse pour étudier la manière dont les conditions physiques qui existent dans beaucoup de parties différentes de notre province, aussi bien rurales qu’urbaines, peuvent avoir les mêmes répercussions regrettables. Il existe des chevauchements évidents entre les deux sections, la principale différence étant que les conditions abordées ici peuvent survenir indépendamment d’un statut économique très bas, bien qu’elles coïncident souvent avec lui de manières qui sont à de nombreux égards désavantageuses.

Malheureusement, on trouve partout en Ontario de nombreux exemples d’aménagement et de planification médiocres de l’environnement bâti et naturel, créant des endroits qui donnent aux jeunes un sentiment d’impuissance et d’isolement et qui les amènent à croire que les solutions à leur disposition sont aussi limitées que l’horizon qu’ils voient. Outre les conditions déjà citées et qui se rattachent précisément à la pauvreté, ces facteurs négatifs sont notamment un isolement à la fois physique et psychologique par rapport à l’ensemble de la collectivité; des paysages mornes dépourvus d’endroits attrayants pour se réunir ou pour jouer et où les espaces verts utilisables sont rares; un manque d’infrastructures sociales et physiques adéquates et accessibles; des services de transports limités ou inexistants; et des rues, des zones communes et des passages dangereux. Tous ces éléments sont trop souvent accompagnés d’une incapacité décourageante à faire participer les jeunes à l’aménagement ou à la planification des espaces dans lesquels ils sont destinés à passer le plus clair de leur temps.

Si ces conditions reçoivent la plus grande attention dans les grandes régions urbaines, la médiocrité de l’aménagement, de la planification et de l’utilisation de l’espace n’est pas un phénomène strictement urbain. Certaines petites villes et communautés rurales ou éloignées font aussi l’objet d’un aménagement et d’une planification médiocres, ne possèdent pas les ressources nécessaires pour répondre aux besoins des jeunes, ou n’utilisent pas ces ressources. Bien que chaque région soit unique à de nombreux égards, par son histoire, son aménagement, ses habitants et ses industries, dans tous les quartiers que nous avons visités à Thunder Bay, London, Hamilton, Toronto et Ottawa, et dans d’autres quartiers dont on nous a parlé dans le cadre de notre examen, les jeunes semblaient aux prises avec des problèmes similaires.

Isolement

Au cours de nos rencontres avec les communautés et les jeunes, on nous a dit que les logements, et pas uniquement les logements sociaux, étaient souvent dangereux et insalubres pour leurs habitants, notamment pour les jeunes. Dans notre section sur la pauvreté, nous avons décrit les répercussions de la mauvaise qualité des logements sur les jeunes, et nous savons parfaitement que ce problème touche toute la province et qu’il est souvent pire dans les petites villes, où le nombre de logements abordables est restreint.

Outre la qualité et le coût du logement, nous sommes particulièrement préoccupés par l’isolement qui frappe beaucoup de jeunes, en raison de la localisation de leur logement. Dans les régions rurales, il peut s’agir principalement d’une question de distance; dans certaines régions urbaines, cet isolement peut résulter du fait que la plupart des logements abordables sont constitués de groupes d’immeubles à appartements vieillissants, entourés de vastes espaces ouverts proposant peu de commodités (p. ex., des épiceries ou des centres communautaires) accessibles à pied. Cette localisation constitue une barrière physique majeure pour les jeunes de ces quartiers et a pour résultat essentiel de créer une île, où ils peuvent difficilement aller et venir.

Ainsi, nous avons été surpris par le nombre de fois où l’on nous a parlé de jeunes qui quittaient rarement leur quartier. À Toronto, on nous a dit que lorsque certains jeunes vivant dans des quartiers prioritaires étaient emmenés au centre-ville, ils réagissaient comme s’ils découvraient un endroit vu à la télévision, comme s’ils visitaient un pays étranger déjà vu dans un documentaire. Ce phénomène est en partie dû à l’inadéquation du réseau de transport mais il peut aussi être imputé à un sentiment très réel d’exclusion sociale par rapport au reste de la ville.

Dans les petites villes, où la distance peut ne pas poser problème, ce même sentiment d’exclusion sociale peut simplement résulter de la manière dont les jeunes sont considérés ou traités par les habitants, les commerçants ou la police lorsqu’ils pénètrent dans des quartiers plus aisés. Pour diverses raisons, ces jeunes peuvent finir par se sentir différents et indésirables, ce qui les conduit à passer une grande partie de leur vie isolés dans leur propre île, même si leur quartier est proche des quartiers riches.

Quelle qu’en soit la raison, ce sentiment d’exclusion par rapport au reste d’une société plus aisée peut facilement susciter un sentiment d’aliénation, d’impulsivité et de non appartenance, en plus de priver les jeunes d’influences positives et de limiter leurs horizons. Il peut également pousser ces jeunes à passer davantage de temps avec des pairs dont la seule ambition est d’exploiter les désavantages d’un quartier afin de servir leurs propres desseins, souvent illégaux.

Transports

En plus de l’isolement physique et psychologique qui peut résulter du manque de logements décents et des différences ressenties par les jeunes par rapport au reste de la société, il est un isolement qui peut être attribuable à la médiocrité du réseau de transport. Pour beaucoup de jeunes des régions rurales ou éloignées, le transport constitue un immense obstacle. Souvent, il existe peu ou pas de moyens de transport en commun, ce qui marginalise davantage les personnes ayant un accès limité ou inexistant à la voiture. De plus, les jeunes doivent souvent faire un long trajet pour aller à l’école, ce qui leur laisse peu de temps pour avoir des activités de socialisation dans la communauté où ils sont scolarisés ou dans leur propre communauté, lorsqu’ils rentrent à la fin d’une longue journée. Ils peuvent donc se retrouver isolés des deux communautés.

De même, de plus en plus de jeunes des banlieues de l’Ontario éprouvent des difficultés pour se déplacer. De nombreuses subdivisions nouvellement planifiées ont été conçues autour de l’utilisation de la voiture et de l’hypothèse qu’elles seraient habitées par des familles de la classe moyenne, pour lesquelles cette situation ne poserait pas problème. Étant donné que les pauvres sont de plus en plus souvent contraints de s’installer dans ces banlieues en raison des tendances que nous décrivons ailleurs dans ce rapport, le fait qu’aucun réseau de transport en commun adéquat n’ait été prévu devient non seulement un problème infrastructurel important mais aussi un vecteur d’isolement majeur pour les jeunes.

Même lorsqu’ils existent, les transports en commun peuvent rester un obstacle pour certains jeunes en milieu urbain. Les jeunes n’ont pas forcément les moyens financiers de les utiliser, ou le réseau ne dessert pas toujours adéquatement leur quartier et les endroits où ils doivent se rendre. Des jeunes nous ont dit qu’ils devaient attendre longtemps les autobus dans leur quartier, parfois dans des abris situés dans des lieux isolés qui sont dangereux pour eux, surtout à la nuit tombée. Cet état de fait limite considérablement la mobilité des jeunes, les obligeant à rester isolés dans leur quartier.

Non seulement cet isolement lui-même peut être dangereux pour les raisons évoquées précédemment, mais il peut aussi avoir d’autres répercussions négatives. Ainsi, lorsqu’il faut à un ou une jeune deux ou trois correspondances et plusieurs heures pour se rendre à une entrevue d’embauche, pour laquelle il ou elle se sent déjà désavantagé, cette réalité, plus le coût du transport, peut réellement entraver sa volonté de rechercher un emploi.

Lorsque les jeunes parviennent à trouver un emploi à temps partiel, les frais de transport peuvent considérablement amputer leur salaire minimum. Ainsi, l’analyse coûts-avantages, en tenant compte du coût et du temps requis pour aller au travail et en revenir, n’est pas souvent favorable à un emploi à temps partiel. Non seulement ces jeunes doivent donc faire face à des ressources économiques limitées à court terme mais, en plus, ils ne peuvent pas acquérir l’expérience de travail dont ils ont besoin pour intéresser de futurs employeurs. Lorsqu’au final ils se retrouvent en concurrence pour un emploi face à des jeunes plus aisés (ou parfois simplement mieux situés), qui ont un curriculum vitae étoffé et qui ne sont pas confrontés à la discrimination fondée sur le code postal évoquée dans la section 1, ce désavantage à court terme peut avoir de graves conséquences à long terme.

Les jeunes sont perspicaces. Non seulement ils comprennent que des éléments structurels immédiats les dissuadent de s’engager dans des activités économiques susceptibles de les aider à se bâtir un avenir solide mais, de surcroît, ils sont pleinement conscients des désavantages qui s’ensuivront pour eux.

Parallèlement, en raison de l’emplacement de la plupart des logements à faible loyer et des médiocres possibilités de transport que cela implique, les parents ayant un emploi doivent faire de longs trajets pour aller travailler, problème qui est aggravé lorsqu’ils doivent cumuler plusieurs emplois marginaux. La durée de ces trajets crée une pression et des tensions évidentes et, à la fin de leur journée ou de leur semaine de travail, ces parents ont également peu de temps et d’énergie pour s’occuper de leurs enfants, et encore moins pour participer à la vie de la collectivité.

Lorsque des communautés entières vivent ainsi, les jeunes non seulement passent moins de temps avec leurs parents mais ils ont aussi dans leur entourage moins d’adultes pouvant leur servir de temps à autre de modèles ou de mentors positifs. Ces communautés comptent également moins d’adultes ayant assez de temps et d’énergie pour entraîner des équipes sportives, se battre pour obtenir des installations et des espaces et y organiser des activités, surveiller les aires de jeu, ou simplement contribuer de manière générale à l’animation active et positive des rues du quartier.

Non seulement les enfants sont souvent privés de l’encadrement de parents pleins d’énergie et prêts à s’investir, mais en plus ils restent également sans surveillance pendant une grande partie de la journée. Lorsque la communauté ne peut pas proposer aux jeunes des activités positives pour occuper leur temps après l’école et pendant les week-ends, il est évident que ceux-ci risquent au mieux de se désengager de la société et au pire d’avoir de mauvaises fréquentations. L’absence de toute surveillance pendant 10 ou 12 heures consécutives peut même plus facilement inciter ces jeunes qui sont suspendus ou renvoyés de l’école, ou qui abandonnent leurs études, à avoir de mauvaises fréquentations.

Ces communautés essuient certes des répercussions négatives graves en raison de leur localisation et des piètres possibilités de transport dont elles disposent, mais nous n’en suggérons pas pour autant qu’elles ne génèrent aucun sentiment d’appartenance fort parmi leurs habitants et qu’elles sont dépourvues de structures de soutien « organiques » pour résoudre leurs problèmes. Comme pour beaucoup d’autres questions que nous abordons, le problème est que les politiques de tous les ordres de gouvernement vont parfois à l’encontre de ces points forts des communautés au lieu de les soutenir et de les mettre à profit.

Espaces de jeu et renforcement des communautés

L’isolement créé par l’aménagement de certains quartiers, les problèmes de transport et l’accès limité au reste de la collectivité sont aggravés lorsque, dans ces quartiers isolés physiquement ou psychologiquement, il existe peu de possibilités pour les jeunes de jouer ou de se faire des amis, et pour les jeunes ou les adultes de se réunir pour participer au renforcement des communautés, même sous la forme la plus rudimentaire. Pour citer le rapport Une volonté d’action du collectif Grassroots Youth Collaborative :

« [...] Il est fréquent que les jeunes partagent de petits appartements avec de nombreux membres de leur famille. Ces jeunes ont besoin d’espace pour rencontrer leurs amis, d’un espace calme pour faire leurs devoirs, d’un espace les protégeant des brutalités et du harcèlement policiers et d’un lieu où s’exprimer par l’entremise des arts et où accéder à des programmes sociorécréatifs. Les centres communautaires et les programmes gérés par les fournisseurs de services sociaux traditionnels qui disposent d’installations ne sont pas “axés sur les jeunes” ou accessibles par ces derniers, en particulier dans le cas des jeunes Noirs. » [Volume 3 : p. 137]

En effet, le manque d’espace a été l’un des messages les plus forts que nous ayons reçus : les jeunes et les personnes travaillant avec eux n’ont pas cessé de répéter que les jeunes avaient besoin d’espaces à eux dans leur communauté. Beaucoup trop de quartiers défavorisés manquent d’espaces où les jeunes peuvent faire du sport, pratiquer des activités artistiques ou la danse, ou simplement se rassembler. Il s’agit notamment d’un manque d’espaces verts, ouverts et attrayants pour les jeunes. Même s’ils sont parfois oubliés dans les demandes de complexes sportifs ou de loisirs, ces espaces verts sont importants pour la santé et le bien-être des jeunes.

Même là où des espaces verts semblent disponibles, de nombreux jeunes nous ont affirmé qu’ils n’avaient toujours aucun endroit où jouer ou se fréquenter. Souvent, les adultes aménagent les espaces ouverts existants pour eux-mêmes ou pour les enfants en bas âge, mais pas pour les jeunes. Dans d’autres cas, l’espace est aménagé pour des activités qui sont limitées ou sans intérêt pour les jeunes vivant désormais dans ces quartiers. Et, dans certains endroits, les jeunes, notamment ceux de couleur, se sentent victimes de discrimination dans les espaces publics, de la part d’adultes qui cherchent à les dissuader d’utiliser ces espaces, de peur qu’ils appartiennent à un gang de rue ou préparent un mauvais coup.

Les mêmes problèmes surviennent concernant l’accès aux installations couvertes pour la pratique d’activités sportives, artistiques ou autres. Pour commencer, comme nous l’avons expliqué dans la section 1, souvent, les quartiers, qui sont aujourd’hui majoritairement composés de logements à faible loyer, possèdent peu d’installations de ce type. Cette lacune est scandaleuse compte tenu des répercussions claires et évidentes qui surviennent lorsque les jeunes n’ont nulle part où passer leur temps et se défouler de manière positive, aucun endroit ou installation pour exprimer leur créativité et aucun lieu propice aux contacts avec des entraîneurs ou d’autres mentors positifs.

Là où ils existent, les espaces de loisirs ou autres espaces de détente des centres communautaires sont souvent réservés par des groupes communautaires locaux (de personnes âgées et autres) ou par des personnes extérieures au quartier, qui ont le temps et la structure organisationnelle nécessaires pour conquérir l’espace ainsi que les moyens financiers pour en payer les droits d’utilisation. De plus, on nous a souvent raconté que les jeunes traînaient autour des centres de loisirs tandis que ceux-ci étaient utilisés par des adultes venus de très loin en voiture. Non seulement ces jeunes se voient refuser l’accès à des installations locales, ce qui leur rappelle ostensiblement leur absence de statut dans la société, mais en plus, ils sont souvent stigmatisés et harcelés parce qu’ils traînent à l’extérieur de ces installations dont ils sont exclus.

En raison de ce manque d’espace, les personnes qui veulent organiser des programmes pour les jeunes ou avec ceux-ci n’ont aucun endroit pour le faire ou doivent passer un temps considérable à débusquer des occasions souvent fugaces d’accéder à l’espace convoité. Pour citer de nouveau le rapport du collectif Grassroots Youth Collaborative :

« Les démarches bureaucratiques que les organismes communautaires doivent faire afin d’obtenir de l’espace pour leurs programmes à l’intention des jeunes sont tout à fait superflues et contreproductives.

« Vathany Uthayasundaram, ancienne coordonnatrice de programmes au Canadian Tamil Youth Development Centre [...] a décrit le « processus interminable menant souvent à une impasse » que son personnel doit suivre dans le but d’obtenir des locaux pour une simple partie ouverte de basket-ball : « [...] nous devons courir dans tous les sens pour trouver un gymnase dans un centre communautaire [...] mais les gymnases sont parfois réservés un an à l’avance [...] Ensuite, il y a le financement des permis [...] tout le processus à suivre. Il faut appeler un département, remplir un formulaire, puis le déposer à un autre département [...] nous n’avons pas tout ce temps [...] souvent nous n’obtenons pas ce que nous voulons, et les jeunes ne comprennent pas le processus [...] Nous avons des problèmes de budgets, de locaux, de permis! [...] Le personnel est généralement sous-payé et accablé de travail, et les tâches à accomplir pour simplement obtenir de l’espace accaparent souvent des ressources humaines et physiques précieuses qui doivent être détournées des programmes [...] » [Volume 3 : p. 136]

En dehors de la sphère publique, les résultats d’exclusion sont souvent les mêmes. On nous a dit que beaucoup de propriétaires refusaient de louer à des organisations dirigées par des jeunes ou servant ceux-ci, ce qui alimente justement le problème qui les rend nerveux à l’idée d’avoir une concentration de jeunes à l’intérieur et autour de leur établissement. Lorsque des organisations de services aux jeunes parviennent à trouver l’espace dont elles ont besoin, elles peuvent beaucoup trop facilement être délogées en raison de l’augmentation du loyer, d’un réaménagement ou d’un changement de propriétaire.

De manière générale, cette pénurie d’espace précipite les jeunes dans les rues, les exposant à avoir de mauvaises fréquentations et à entretenir de mauvaises relations avec les habitants et la police. Par ailleurs, elle les prive du développement positif qui résulte de la pratique d’activités sportives ou artistiques ou de la participation avec des pairs au comportement positif, des intervenants auprès des jeunes et des dirigeants de la communauté à des activités qui développeraient leurs habiletés, leur confiance, leur optimisme et leur espoir dans l’avenir.

Aménagement propice à la criminalité

Les conditions sociales qui règnent dans certains quartiers, notamment le manque d’endroits où les habitants peuvent se rencontrer et consolider les points forts de leur communauté, entraînent parfois la désorganisation sociale et l’abandon de l’espace public, rendant ainsi ces quartiers dangereux. Qui plus est, l’absence de sécurité a malheureusement, mais involontairement, été inscrite dans l’aménagement de certains quartiers.

Nous connaissons tous les modèles d’aménagement du début et du milieu du siècle dernier, qui ont créé des enclaves d’immeubles à appartements et d’autres types de logements entourés d’espaces ouverts et séparées autant que possible de la circulation de transit, des magasins et des services. En dépit des bonnes intentions de leurs architectes, ces modèles ont favorisé un sentiment d’isolement, rendu ces quartiers difficilement accessibles pour la police et les autres services et réduit le nombre de rues vivantes dans ces quartiers. Si l’on y ajoute les voies sans issue, les allées étroites et d’autres éléments d’aménagement qui obstruent la vue et sont souvent mal éclairés, toutes les conditions sont réunies pour créer un refuge naturel pour le trafic de stupéfiants et d’autres activités criminelles.

Dans la mesure où moins de gens utilisent les espaces publics comme lieux de socialisation, ceux-ci sont abandonnés aux individus qui veulent s’en servir pour leurs activités criminelles. Cette situation alimente bien entendu l’impression que ces espaces sont dangereux et dissuade davantage de gens de les utiliser, créant un cercle vicieux. Les gangs de rue peuvent ainsi facilement contrôler l’accès aux espaces publics, ou donner l’impression de le contrôler. Quelques membres visibles d’un gang dans un passage ou une rue déserte, ou un seul jeune dans une cour qui semble porter une arme à feu, ou qui en exhibe vraiment une, peuvent suffire à isoler des centaines de personnes. En outre, les gangs et les rivalités de gangs ont rendu certains quartiers dangereux pour les jeunes et ont véritablement divisé ceux-ci en secteurs contrôlés par différents gangs. Beaucoup de jeunes ne se sentent tout simplement pas en sécurité lorsqu’ils circulent dans leur propre quartier car ils ont peur de pénétrer sur le territoire d’un gang.

Les conséquences de ces aménagements sont dangereuses à double titre. Premièrement, l’isolement et la peur empêchent l’accès à des programmes positifs et la mobilisation, qui pourraient aider les jeunes à prendre un bon chemin. Deuxièmement, les jeunes qui ne veulent pas rester dans leur petit logement souvent surpeuplé sont incités à entrer dans un gang afin de s’assurer l’accès à une vie qui leur est autrement refusée. Dans les deux cas, les risques de créer les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes sont fortement accrus.

À ce sujet, nous observons des répercussions similaires, sans aucun lien avec l’aménagement, dans des villes et des villages où le déclin économique provoque la désertion et l’isolement de certains quartiers ou rues. Ces quartiers deviennent des endroits dangereux car ils n’abritent ni magasins ni activités pouvant amener les gens dans la rue afin de créer des interactions sociales positives, et on y retrouve beaucoup de problèmes similaires.

Participation des jeunes à la planification

Les jeunes ont des choses très utiles à dire sur la manière de planifier et d’aménager l’espace qui leur est destiné. Ce sont les futurs intendants de nos quartiers, de nos villes et de nos villages, et ce sont eux qui détermineront la situation qui sera transmise aux générations suivantes. Il serait donc très utile pour l’ensemble de la société d’écouter ces jeunes et de les faire participer à la planification et à l’aménagement de l’environnement bâti et naturel.

Pourtant, les municipalités et les provinces ne font généralement pas participer les jeunes, en particulier ceux des minorités racialisées, à leurs processus de planification et d’aménagement. Certaines tentatives ont certes été menées pour faire participer les jeunes à la planification des espaces ouverts, afin de créer des parcs plus inclusifs, mais elles sont loin d’être répandues et ne s’étendent pas aux questions plus générales en matière d’aménagement. Dans cette province, il existe un fossé important entre les points de vue des jeunes sur les activités municipales et régionales de planification et d’aménagement et la manière dont celles-ci sont menées. Ainsi, on se retrouve non seulement avec des espaces dont les jeunes sont exclus et qui donnent à ceux-ci l’impression de n’y avoir aucune place, mais on véhicule également le message d’un désintérêt à l’égard de ces jeunes et on perd l’occasion de faire participer ceux-ci à une initiative positive.

Conclusion

Les quartiers doivent être pour les jeunes des endroits sûrs, inspirants, divertissants et mobilisateurs. Lorsqu’au contraire, ils isolent, découragent, refusent toute possibilité et augmentent les risques de violence, ils suscitent de graves inquiétudes. Tout plan qui ambitionne de réaliser des progrès durables dans la lutte contre les causes de la violence chez les jeunes doit reposer sur des efforts concertés visant à contrecarrer cette réalité en Ontario.

4. Système éducatif en tant que cause des facteurs de risque immédiat

Introduction

L’éducation fournit bien sûr des possibilités essentielles de développement social et personnel. Elle améliore les possibilités d’emploi et les chances de stabilité financière, plaçant de ce fait les personnes en situation d’obtenir de meilleures conditions de logement, de santé et de bien-être. Tout le monde considère que l’éducation est l’un des meilleurs moyens de sortir de la pauvreté et constitue un investissement solide dans l’avenir des personnes, des familles et des communautés et, donc, dans le tissu social de l’ensemble de notre société. Alors, comment en sommes-nous arrivés à inclure certains éléments du système éducatif de l’Ontario parmi les causes des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes? Malheureusement, et le mot est faible, il existe plusieurs raisons.

Dans cette section, nous examinons cinq éléments problématiques du système éducatif de l’Ontario : les politiques sur la sécurité dans les écoles, le curriculum, l’approche parfois utilisée en matière d’orientation et de counseling, la composition et la formation du corps enseignant et la manière dont le système éducatif peut contribuer à la criminalisation excessive des jeunes. En préambule de cette discussion, nous remarquons avec consternation que plus de 16 ans se sont écoulés depuis que Stephen Lewis a écrit au premier ministre de l’époque dans les termes suivants :

« Indéniablement, certains progrès ont été faits. Mais souvent, en écoutant parler des élèves de tous âges et de toutes origines au cours de nos nombreuses réunions, j’ai eu l’impression que nous étions revenus à la case départ. L’absence de progrès réels est épouvantable [...].

« Partout, les élèves nous ont tenu en substance le même discours que les élèves de Toronto, avec toutefois quelques variations nettes selon les écoles et les lieux. Où sont les cours sur l’histoire des Noirs? Où sont les enseignants issus des minorités visibles? Pourquoi y a-t-il si peu de modèles de rôle? Pourquoi nos conseillers d’orientation blancs savent-ils si peu de choses sur les différents milieux culturels? Pourquoi les incidents et les commentaires à caractère racial sont-ils tolérés? Pourquoi existe-t-il deux poids, deux mesures sur le plan de la discipline? Pourquoi procède-t-on au cloisonnement des élèves des minorités? Pourquoi nous dissuade-t-on d’aller à l’université? Où allons-nous trouver un emploi? Quelle est l’utilité de faire des études s’il n’y a pas d’emploi? Combien de temps faudra-t-il pour changer le curriculum de manière à ce que nous nous y reconnaissions? » [Lewis, 1992 : p. 20–21]

Si nous sommes très profondément préoccupés par l’insolubilité apparente de ces problèmes, nous souhaitons également féliciter les efforts très importants de la majorité des éducateurs, qui font de leur mieux pour aider tous les enfants du système éducatif. Nous saluons non seulement leur dévouement mais aussi leurs nombreuses réussites. En fait, le système fonctionne efficacement pour un grand nombre d’élèves. Les problèmes que nous soulevons dans ce chapitre se situent tous à un niveau systémique : ils concernent beaucoup trop de jeunes mais sont davantage des échecs de la vision et de la surveillance que des échecs des personnes.

Politiques sur la sécurité dans les écoles

L’application des dispositions sur la sécurité dans les écoles de la Loi sur l’éducation se trouve presque au sommet de la liste des problèmes que les jeunes comme les adultes ont portés à notre attention tout au long de notre examen. Conformément à ces dispositions, de nombreux jeunes ont été suspendus ou renvoyés de l’école sans que l’on tienne entièrement compte des circonstances et sans qu’on leur apporte un soutien adéquat pour qu’ils continuent à apprendre ou occupent leur temps de manière positive. De l’avis de la Commission ontarienne des droits de la personne, qui est partagé par presque tous les gens auxquels nous avons parlé, les dispositions sur la sécurité dans les écoles ont eu des effets disproportionnés sur les élèves racialisés et sur les élèves handicapés.

Ces dispositions ont également eu un effet disproportionné sur les jeunes dont les parents ne sont pas habiles ou à l’aise pour discuter avec le personnel enseignant et les administrateurs et les administratrices des écoles. Il s’agit notamment des enfants de nombreux nouveaux immigrants qui, comme nous le verrons plus loin dans ce chapitre, n’ont pas reçu des services d’établissement adéquats. Il s’agit aussi des jeunes qui vivent dans des quartiers où la majorité des personnes ont un faible revenu, où les logements sont inadéquats et où les services et les soutiens sociaux appropriés font défaut. Enfin, il s’agit des jeunes dont les parents doivent faire de longs trajets pour aller travailler et cumulent souvent plusieurs emplois, ayant de ce fait peu de temps pour communiquer avec l’école afin d’empêcher une suspension, ou pour s’occuper de leurs enfants et atténuer ainsi les effets désastreux d’une suspension.

Nous reconnaissons que les modifications récemment apportées aux dispositions sur la sécurité dans les écoles de la Loi sur l’éducation sont une étape positive. Mais, comme nous l’indiquons au chapitre 9, nous estimons qu’elles ne suffisent pas à régler les graves problèmes systémiques portés à notre attention. De plus, nous nous inquiétons beaucoup du fait que l’Ontario devra gérer pendant très longtemps encore les conséquences à long terme des politiques précédentes, en vigueur de septembre 2001 jusqu’au début de 2008, ainsi que les lacunes de la nouvelle politique, relevées au chapitre 9.

Les dispositions sur la sécurité dans les écoles ont encouragé une politique de tolérance zéro à l’égard des mauvais comportements à l’école. Elles ont donné à chaque conseil scolaire le pouvoir d’établir des politiques sur la sécurité, l’accès aux lieux scolaires et les procédures en matière de suspension ou d’expulsion. Elles prévoient une suspension obligatoire allant d’une journée, si la mesure est imposée par un membre du corps enseignant, à 20 jours, si celle-ci est imposée par un membre du corps enseignant ou par la direction de l’école, pour une ou un élève ayant commis l’une des infractions suivantes : menacer verbalement d’infliger des dommages corporels graves à autrui; être en possession d’alcool ou de drogues illicites; être en état d’ébriété; dire des grossièretés à un enseignant ou une enseignante ou à une autre personne en situation d’autorité; commettre un acte de vandalisme qui cause des dommages importants aux installations scolaires; ou se livrer à une autre activité pour laquelle le directeur ou la directrice d’école peut suspendre une ou un élève aux termes d’une politique du conseil.

Ces dispositions obligent également un directeur ou une directrice d’école à prendre une décision d’expulsion pour une durée allant de 21 jours à un an pour les infractions suivantes : être en possession d’une arme; se servir d’une arme pour infliger ou menacer d’infliger des dommages corporels à autrui; commettre une agression physique ou sexuelle; faire le trafic d’armes ou de drogues illicites; commettre un vol qualifié; donner de l’alcool à une personne de moins de 18 ans; ou se livrer à une autre activité qui, aux termes d’une politique du conseil, est une activité pour laquelle le directeur ou la directrice d’école doit suspendre un élève.

Il est incontestable que tout élève qui se livre à l’une des activités susmentionnées est une source de graves inquiétudes. Cependant, en ce qui concerne les dispositions de 2001, le problème réside dans l’approche rigide adoptée pour régler les questions liées au comportement, à la discipline et à la sécurité, sans tenir compte de facteurs atténuants comme :

Selon nous, des écoles sûres doivent également être synonymes d’environnement inclusif pour tous les élèves, indépendamment de leur origine ethnique ou raciale, de leurs habiletés et de leurs aptitudes.

L’application en Ontario des dispositions sur la sécurité dans les écoles a ceci de regrettable que, bien avant l’adoption de ces dispositions, des études empiriques menées aux États-Unis dès 1974, au Royaume-Uni et en Nouvelle-Écosse avaient toutes montré les effets disproportionnés des suspensions et des expulsions sur les élèves racialisés et sur les élèves handicapés. Depuis de nombreuses années, les parents noirs de l’Ontario ont pu constater que leurs enfants étaient sous-performants, faisaient l’objet d’un cloisonnement au sein du système éducatif et affichaient des taux élevés d’abandon scolaire. L’adoption de la « tolérance zéro » vis-à-vis des comportements jugés « antisociaux », sans comprendre le contexte ethnoracial, socioéconomique et culturel des élèves et de leur famille, ne pouvait aboutir qu’à l’expulsion et à la suspension d’élèves déjà marginalisés et considérés comme sous-performants.

Dans le cadre d’un rapport sur les effets des suspensions et des expulsions qu’il a préparé pour la Commission ontarienne des droits de la personne, Ken Bhattacharjee, consultant indépendant en droits de la personne, a examiné des études universitaires sur l’expérience des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Nouvelle-Écosse et interrogé des éducateurs, des avocats, des membres de groupes de défense, des travailleurs sociaux, des membres de conseils scolaires et des élèves. Il a cité une étude réalisée aux États-Unis qui mettait en évidence les conséquences néfastes à long terme pour les enfants. Le rapport présente également des données probantes établissant le point suivant relativement à l’application des politiques de tolérance zéro dans le domaine de la discipline :

« Il existe des conséquences néfastes à long terme pour l’enfant, en particulier la perte de possibilités éducatives et le risque accru de décrochage, l’adoption d’un comportement nuisant à la sécurité de leurs familles et de leurs communautés et l’incarcération. » [The Advancement Project and the Civil Rights Project, 2000, cité dans Bhattacharjee, 2003 : p. 21]

M. Bhattacharjee mentionne également qu’« un grand nombre des personnes interrogées estiment que l’application de la règle de tolérance zéro provoque une criminalisation accrue des élèves » (p. 57) et que « certaines des personnes interrogées croient que la suspension et l’expulsion peuvent avoir un effet néfaste assez grave sur l’élève » (p. 53).

Pour les élèves qui sont déjà confrontés à des obstacles socioéconomiques, à des difficultés d’apprentissage, au racisme, à l’isolement et à d’autres facteurs, et qui vivent dans des quartiers défavorisés, le caractère punitif et exclusif des dispositions sur la sécurité dans les écoles est devenu un autre facteur qui a nui à leur développement personnel et favorisé l’aliénation et le désengagement ainsi qu’un manque d’espoir en l’avenir.

Cette politique a eu des effets d’autant plus graves que, jusqu’au printemps de cette année, la Loi sur l’éducation n’obligeait pas à fournir des programmes d’apprentissage ou des plans de cours à une ou un élève suspendu pour une durée inférieure à 20 jours. Le rapport publié récemment par le groupe consultatif sur la sécurité dans les écoles de Toronto (le rapport Falconer) a confirmé que la majorité des suspensions avaient une durée maximale de cinq jours et indiquait qu’« un élève peut néanmoins perdre un nombre significatif d’heures de classe s’il est suspendu plusieurs fois pendant son année scolaire » (School Community Safety Advisory Panel, 2008, volume 3 : p. 499).

Les travailleurs communautaires intervenant auprès d’élèves autochtones, noirs, tamouls ou latino-américains ont indiqué que les élèves suspendus sans recevoir aucun plan de cours, ou renvoyés sans avoir aucune motivation particulière pour suivre des programmes de discipline rigides, étaient plus susceptibles de fréquenter d’autres jeunes en difficulté. Souvent, ces jeunes ont des comportements antisociaux à la fois violents et non violents. Les travailleurs communautaires ont également remarqué que les suspensions et les expulsions aboutissaient à un abandon complet des études.

De nombreux jeunes ayant abandonné l’école se retrouvent chez eux, avec peu ou pas de surveillance parentale, ou dans la rue, sans préparation à la vie quotidienne, sans formation professionnelle ou sans capacité négociable sur le marché du travail. Le rapport Bhattacharjee rapportait des observations de travailleurs communautaires de première ligne, en particulier le fait que ces jeunes deviennent des cibles pour les trafiquants de drogues et des recrues de choix pour les gangs de rue. En outre, les jeunes qui traînent dans les rues et les centres commerciaux parce qu’ils ne sont pas à l’école pendant la journée sont surveillés de près par la police. Ces contacts entraînent une surveillance accrue de ces jeunes par la police et ce surcroît de présence policière accélère parfois leur criminalisation (Bhattacharjee, 2003 : p. 58–59).

Au Royaume-Uni, les effets de l’exclusion scolaire et les liens entre celle-ci et un comportement criminel ultérieur ont été relevés dans un rapport intitulé Exclusion of Black Pupils: Priority Review, Getting It, Getting It Right :

« Il est largement reconnu que l’exclusion de l’école est un facteur favorisant une exclusion sociale plus générale. Il existe une forte corrélation entre l’exclusion de l’école et le chômage et la criminalité. Comme l’explique Martin Narey, directeur général de HM Prison Service (2001) :

“On pourrait tout aussi bien donner aux 13 000 jeunes renvoyés chaque année de l’école une date à laquelle ils devront se présenter à la prison plus tard dans leur vie”. » [Department for Education and Skills, 2006 : p. 16]

Cette inquiétude a été confirmée six ans plus tard dans un rapport du Home Affairs Committee de la Chambre des communes du Royaume-Uni. Le comité a relevé que des enquêtes récentes avaient mis en évidence « un lien direct entre l’exclusion scolaire et les démêlés avec le système de justice pénale ». [Home Affairs Committee, 2007 : p. 33]

En somme, les dispositions sur la sécurité dans les écoles de la Loi sur l’éducation, qui visaient à promouvoir la sécurité et à prévenir l’intimidation, ont entraîné la marginalisation d’un nombre considérable de jeunes de toute une génération, qui étaient les plus vulnérables de la province. Cette situation a eu un effet dévastateur sur les élèves et leur famille parce qu’ils ont dû faire face non seulement aux conséquences scolaires mais aussi aux problèmes d’estime de soi et de stigmatisation à l’école et dans leur communauté.

Curriculum

Le curriculum est l’un des principaux sujets d’inquiétude concernant le système éducatif de l’Ontario. Le curriculum provincial établit le milieu d’apprentissage de nos écoles, y compris les supports didactiques et les pratiques d’enseignement. Les universitaires ayant étudié les répercussions du curriculum sur les communautés reconnaissent qu’il peut créer des obstacles à l’apprentissage des élèves.

Le rapport Vers un nouveau départ soulignait que le curriculum des écoles de l’Ontario « reflète largement la présence européenne et la participation des Européens à la création et au développement du Canada et, à ce titre, incite peu ou pas du tout les Afro-Canadiens à cultiver leur fierté à l’égard de leur héritage africain » (Groupe de travail quadripartite sur les questions soulevées par la communauté canadienne d’origine africaine, 1992 : p. 78). Comme nous l’avons déjà expliqué, Stephen Lewis a indiqué en 1992 que les élèves lui avaient dit que peu de choses avaient changé en dix ans dans les écoles pour remédier à l’absence de cours sur l’histoire du peuple noir, à l’absence d’ouvrages écrits par des auteurs noirs et au cloisonnement réservé aux élèves noirs dans les écoles de Toronto (Lewis, 1992 : p. 20).

Dans toute la province, les parents et les élèves ayant une origine ethnoraciale non européenne, y compris les membres des communautés autochtones, répètent tous que le curriculum de nos écoles est eurocentriste. Quatorze ans après le rapport de Stephen Lewis, une conférence majeure sur les jeunes organisée à Toronto a mis en évidence les préoccupations continues et très graves des jeunes à cet égard. L’organisateur de cette conférence, le collectif Grassroots Youth Collaborative, a de nouveau constaté que cet eurocentrisme était une préoccupation majeure des jeunes au cours des travaux qu’il a menés pour cet examen en 2008 (Volume 3 : p. 29). Récemment, le rapport Falconer a également mis en lumière cette préoccupation et recommandé une réforme du curriculum (School Community Safety Advisory Panel, 2008, recommandation 41).

On nous a parlé de l’utilisation de stéréotypes et aussi de l’omission des aspects négatifs de l’histoire du Canada en ce qui concerne ses relations avec les peuples autochtones, l’esclavage, les politiques d’immigration fondées sur l’exclusion de certaines races et ainsi de suite. Ces faits continuent à façonner l’expérience de vie actuelle de beaucoup de gens en Ontario et il est difficile de voir comment créer une société ouverte à tous sans en tenir pleinement compte.

Certains progrès ont été réalisés sur ces deux fronts mais il reste encore beaucoup à faire. Cependant, malgré les appels lancés depuis longtemps à cet égard, le curriculum général échoue invariablement à reconnaître les nombreuses et importantes contributions historiques des personnes racialisées. Cette situation indique aux jeunes qui développent leur identité que :

Pour des élèves qui luttent déjà pour faire leurs études, doivent gérer les problèmes du racisme et observent le combat quotidien des adultes pour réussir, ce silence ou ces propos négatifs sur leur origine peuvent être tout aussi dévastateurs pour leur réussite scolaire que les suspensions et les expulsions. Le ministère de l’Éducation de Grande Bretagne a inclus à son étude Diversity and Citizenship, Curriculum Review la citation suivante d’un ouvrage de Charles Taylor :

« [...] une personne ou un groupe de personnes peuvent subir une déformation ou un dommage réel si les gens ou la société qui les entourent leur renvoient une image limitée, avilissante ou méprisable d’eux-mêmes. La non-reconnaissance ou la reconnaissance inadéquate peuvent causer du tort et constituer une forme d’oppression en emprisonnant certaines personnes dans une manière d’être fausse, déformée et réduite. » [Taylor, 2004, cité dans Department for Education and Skills, 2004 : p. 29]

Selon l’article In Black or White? d’Amanda Robinson, étudiante en journalisme, des éducateurs comme le professeur George Dei, de l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario, ont constaté que des élèves abandonnaient leurs études parce que le curriculum ne correspondait pas à ce qu’ils vivaient. Melle Robinson a interviewé Lloyd McKell, à présent cadre dirigeant, Équité pour les étudiants et la communauté, du Toronto District School Board, qui a également établi un lien entre les taux d’abandon scolaire et le curriculum culturellement exclusif. Elle cite ainsi Lloyd McKell : « Lorsque nous avons examiné les raisons qui poussaient les élèves à abandonner leurs études, nous avons constaté que ce qui importait pour eux, c’était de se reconnaître dans le milieu scolaire. » (Robinson, 2007)

Il est clair que les élèves qui ne se reconnaissent pas dans le curriculum ressentiront un niveau d’attachement moins important à l’égard du système éducatif. Le malaise qui s’ensuit influe sur l’estime de soi des jeunes et contribue à leur marginalisation sociale et à leur désengagement à l’égard des études. Ils peuvent finir par abandonner l’école, se retrouver dans la rue et s’adonner à des activités antisociales et assister à un rétrécissement grave de leurs perspectives économiques et sociales. Les liens avec les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes sont plus qu’évidents.

Services d’orientation et de counseling

Les jeunes se tournent vers les conseillers d’orientation pour obtenir des renseignements sur le choix de leurs études et de leur métier. Pourtant, nombre d’élèves et de parents estiment que beaucoup de ces professionnels importants n’ont pas montré une connaissance approfondie de la complexité des facteurs ayant des répercussions sur les groupes ethnoraciaux auxquels appartiennent les jeunes qui viennent les consulter. Pour beaucoup, les conseillers travaillent souvent en ayant de faibles attentes à l’égard de ces jeunes, en raison de l’origine ethnique ou raciale de ceux-ci. En 1992, quelques mois seulement après la publication du rapport de Stephen Lewis, un autre rapport, Vers un nouveau départ, citait un énoncé de position décrivant comment les élèves racialisés et leurs parents s’inquiétaient de voir que, tel que l’explique un élève, « les élèves noirs ayant des capacités et de l’ambition [étaient] découragés et rebutés par les conseils d’orientation ». Le chercheur expliquait que les élèves afro canadiens étaient confrontés dans leur recherche de conseils d’orientation au « pire scénario concernant leurs possibilités de carrière » (Daenzer, 1992, cité dans le Groupe de travail quadripartite sur les questions soulevées par la communauté canadienne d’origine africaine, 1992 : p. 78).

Le fait d’énoncer des attentes négatives et limitées à l’égard des élèves de certains groupes ethnoraciaux a mené au cloisonnement de groupes particuliers dans des cours de base. Ce cloisonnement peut sérieusement affecter l’employabilité des élèves et leur accès aux établissements postsecondaires, limitant leurs possibilités pour l’avenir et les condamnant à être constamment relégués en marge de la société. Dans le même ordre d’idées, les élèves noirs qui ont démontré des capacités athlétiques sont souvent encouragés à poursuivre ces activités, parfois au détriment de leurs études scolaires. L’encouragement de ces capacités est souvent perçu comme stéréotypé et discriminatoire. Beaucoup de parents expriment leurs inquiétudes quant au fait que leurs enfants seront moins susceptibles de se consacrer à leurs études étant donné qu’ils considéreront le sport comme un moyen facile d’obtenir reconnaissance et succès à court terme.

Malheureusement, les faibles attentes et le cloisonnement restent courants. Au cours de nos récentes consultations, un élève a qualifié les conseillers d’orientation de « briseurs de rêves ». Si pareil qualificatif semble peut-être exagéré et fait fi des conseillers qui font un travail efficace auprès des élèves racialisés, il exprime avec véhémence la profondeur de l’inquiétude qui taraude certaines communautés. Lorsque ces inquiétudes sont fondées, nous reconnaissons que les sentiments d’incompréhension et d’exclusion qui en découlent ne peuvent qu’alimenter les tensions dans les écoles et aliéner davantage les élèves et leur famille.

Personnel enseignant et administratif

Les enseignantes et les enseignants contribuent à faire en sorte que nos jeunes apprennent. Cependant, en plus d’inculquer aux jeunes des connaissances dans les matières enseignées, ils jouent également un rôle fondamental en leur transmettant des valeurs et des idées. Leur propre expérience peut influer sur leur manière d’interagir avec les élèves et leurs parents. Certains élèves ont avec le personnel enseignant la même expérience négative que celle que nous avons décrite précédemment avec les conseillers d’orientation.

Les élèves, les familles, les communautés et les membres des groupes de défense combattent depuis longtemps les faibles attentes que certains enseignants ont à l’égard des élèves racialisés, particulièrement des Noirs. Stephen Lewis a indiqué que ces faibles attentes étaient des facteurs conduisant à l’aliénation des élèves noirs (Lewis, 1992). Dix ans plus tard, Janice Acton et Diana Abraham, animatrices d’un forum organisé à Toronto relativement aux effets de la violence et du racisme sur la santé et le bien-être de la communauté noire, ont indiqué que les parents noirs avaient de nouveau souligné la dévalorisation des réalisations des élèves noirs, en particulier des garçons. Les auteures citaient un parent qui affirmait que les garçons semblaient « simplement occuper leur temps avant d’aller en prison » et que « nos jeunes garçons ne réussissent pas à cause des faibles attentes [...] nos filles apprennent qu’elles n’ont pas besoin d’apprendre parce qu’elles auront un bébé très jeunes » (Acton avec Abraham, 2003). En 2005, la communauté noire a de nouveau indiqué que les faibles attentes et le cloisonnement étaient le catalyseur qui précipitait les jeunes Noirs dans les rues et les rendait susceptibles de s’adonner à des activités antisociales et criminelles (Robinson, 2007). En 2008, le rapport intitulé The Road to Health souligne que ces mêmes attentes limitées étaient l’une des causes importantes du désengagement des élèves (School Community Safety Advisory Panel, 2008 : p. 448).

À ces faibles attentes vient s’ajouter le manque d’enseignants et d’administrateurs racialisés au sein du système éducatif. Les parents et les communautés soulèvent sans cesse le problème de l’absence d’enseignants susceptibles de comprendre les nuances particulières et les difficultés vécues par les élèves racialisés, ainsi que le manque de modèles pour leurs enfants. Le problème n’est pas que les enseignants blancs soient incapables de faire preuve de compréhension et ne puissent pas être formés à soutenir les élèves racialisés, mais le fait est que les élèves racialisés peuvent parler plus ouvertement à quelqu’un ayant la même origine qu’eux et exprimer certaines idées sans se sentir gênés ou devoir expliquer leur point de vue culturel.

De plus, pour les élèves racialisés, l’absence de personnes qui ont réussi, qui leur ressemblent, auxquelles ils peuvent s’identifier et qui comprennent leur culture et les autres aspects pertinents influant sur leur capacité d’apprentissage ne fait qu’accroître le sentiment d’oppression qu’ils éprouvent déjà. Lorsque ces élèves ont des parents qui, malgré leurs qualifications et leurs compétences, sont sous-employés ou ont du mal à trouver un emploi, et qui connaissent plusieurs périodes de chômage, voir des enseignants et des administrateurs de leur propre race et de leur propre couleur peut contribuer à leur donner la volonté et l’espoir de réussir.

En revanche, l’absence d’enseignants racialisés peut communiquer aux élèves des messages selon lesquels eux non plus ne réussiront pas et ne pourront pas occuper de postes importants, parce que les personnes racialisées ne réussissent pas. Il n’est pas surprenant que ces élèves se demandent souvent pourquoi ils devraient investir du temps et de l’énergie dans leur apprentissage alors qu’ils n’ont aucun espoir de réussir. Beaucoup finissent par penser qu’ils pourraient tout aussi bien quitter l’école et s’en sortir comme ils peuvent.

Ce n’est pas uniquement l’attitude des élèves racialisés qui est façonnée négativement par le manque de représentativité du personnel enseignant. Dans son rapport de 1992 sur la réforme des droits de la personne, Mary Cornish, avocate spécialisée dans le droit du travail et dans les droits de la personne, a fait l’observation suivante :

« Les élèves apprennent davantage par la vie telle qu’elle se déroule que par les discours sur ce qu’elle devrait être. Lorsqu’ils voient que les gens de couleur [...] ne sont pas représentés équitablement dans le personnel à tous les paliers du système éducatif, ils relèvent les préjugés et les stéréotypes qui frappent ces groupes et les portent en eux pour le reste de leur vie. » [Cornish, Miles, Ormidvar, 1992 : p. 179]

Criminalisation

Comme nous l’avons expliqué précédemment, les expulsions et les suspensions précipitent de nombreux jeunes dans les rues pour de longues périodes et les conduisent à avoir plus d’interactions avec la police, ce qui augmente les risques de criminalisation. Parallèlement, les politiques de tolérance zéro ont conduit de nombreuses écoles à appeler la police pour des interventions qu’elles auraient menées elles-mêmes auparavant. Cette situation a également conduit à une criminalisation accrue de nombreux jeunes marginalisés. Nous aborderons plus loin dans ce chapitre les effets négatifs évidents de la criminalisation sur les jeunes. Nous n’évoquons cette question ici que parce que le système éducatif peut largement alimenter ce problème et qu’il faut donc le réformer.

Conclusion

C’est avec un réel regret que nous concluons que certains aspects du système éducatif peuvent être à l’origine des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes. Nous saluons l’engagement sérieux du premier ministre en faveur de l’éducation et les investissements majeurs que son gouvernement a réalisés pour faire évoluer le système. Nous reconnaissons également les initiatives entreprises par le gouvernement provincial au début de l’année pour résoudre certains des aspects les plus extrêmes des dispositions sur la sécurité dans les écoles.

Mais les messages que nous avons entendus et retranscrits ici sont envoyés depuis très longtemps, et très peu de choses ont été faites pour y répondre. Comme les rapports que nous citons au chapitre 6 aident à le démontrer, la représentativité du corps enseignant et du curriculum était déjà un problème de longue date lorsque Stephen Lewis l’a évoqué en 1992. Trois partis se sont succédé au pouvoir en Ontario depuis que le rapport Lewis a réitéré ces problèmes avec tant d’éloquence, et aucun n’a réussi à les résoudre. À vrai dire, l’ajout et le maintien des dispositions sur la sécurité dans les écoles ont eu un effet inverse, aggravant les choses pour beaucoup des jeunes dont se préoccupait Stephen Lewis, en accroissant la marginalisation dont ils souffraient déjà.

5. Problèmes familiaux en tant que causes des facteurs de risque immédiat

Intuitivement, nous savons qu’une famille unie permet à un jeune de se développer sur des bases solides. Ainsi, une jeune personne peut apprendre à créer et à maintenir des relations interpersonnelles saines et à faire la distinction entre un comportement approprié et inapproprié. Dans une telle famille, elle peut aussi voir combler ses besoins en matière de logement, de nourriture, de soins de santé et d’éducation tout en disposant d’un soutien émotionnel et d’un environnement sécuritaire.

Ce ne sont pas tous les jeunes qui bénéficient d’un tel milieu familial. En effet, la famille peut être un lieu de divisions ou de violence, et ses membres peuvent vivre des difficultés de nature émotionnelle ou économique. En outre, certains jeunes n’ont pas de famille. Sans le soutien d’une famille unie, une ou un jeune pourrait éprouver notamment un sentiment d’aliénation et de dévalorisation et ressentir du désespoir ou un manque d’empathie; ces facteurs de risque immédiat pourraient l’entraîner vers la violence, en particulier si d’autres facteurs de risque immédiat de violence sont présents, par exemple la pauvreté, le racisme ou une maladie mentale.

Le concept de « famille » demande réflexion. Pour de nombreuses personnes, la notion de famille correspond à une famille nucléaire, c’est à dire un ménage constitué d’un homme et d’une femme mariés et de leurs enfants. C’est sur ce modèle familial traditionnel que sont fondés bon nombre de nos structures, de nos politiques et de nos programmes sociaux. Toutefois, pour beaucoup de personnes, la réalité est bien différente et ne cesse d’évoluer.

Selon Statistique Canada, le nombre de couples mariés ayant des enfants à domicile a diminué, passant de 55 pour 100 des familles en 1981 à 41,5 pour 100 en 2001. Par contre, le nombre de couples en union libre ayant des enfants à la maison s’est accru, passant de 1,9 pour 100 des familles en 1981 à 6,3 pour 100 en 2001. Quant aux familles monoparentales comptant des enfants à domicile, leur nombre s’est également accru : elles représentaient 11,3 pour 100 des familles en 1981 contre 15,7 pour 100 en 2001. Par ailleurs, les familles reconstituées correspondaient à 10 pour 100 des familles avec enfants en 1995, contre près de 12 pour 100 en 2001 (Statistique Canada, 2002).

Cependant, à elles seules, les statistiques ne peuvent pas rendre compte de la complexité des changements survenus dans la composition des familles au Canada. Par exemple, l’historien canadien Chad Gaffield affirme qu’en « 1901, la proportion de familles monoparentales était approximativement la même qu’en 1996 » (CBC News, le 14 juin 2002). Toutefois, les facteurs prédominants permettant d’expliquer l’existence des familles monoparentales ont changé de façon marquée. Au début du XXe siècle, une personne devenait chef de famille monoparentale principalement en raison du décès de sa conjointe ou de son conjoint. De nos jours, la plupart des chefs de famille monoparentale sont divorcés ou séparés ou ne se sont jamais mariés. En même temps, les caractéristiques démographiques de la population canadienne ont changé, et les personnes issues de l’immigration continuent de maintenir davantage de liens avec leur famille étendue, de préserver une tradition matriarcale ainsi qu’une structure familiale hyperpatriarcale ou de fonder l’éducation des enfants sur une approche communautaire.

Tandis que le portrait de la famille canadienne continue d’évoluer, les structures, les politiques et les programmes sociaux, en grande partie fondés sur le modèle de la famille nucléaire, ne parviennent plus à répondre aux besoins d’un nombre grandissant de familles. Dans la présente section, nous recensons certaines des circonstances familiales qui peuvent constituer des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes.

Familles monoparentales

Beaucoup de parents deviennent chefs de famille monoparentale en raison d’un éclatement de la famille. Lorsque cet éclatement est associé à d’autres facteurs de stress comme la pauvreté, la surconsommation d’alcool ou d’autres drogues ou une maladie mentale, les jeunes peuvent se retrouver sans soutien et vulnérables, ce qui accroît chez eux le risque d’être entraînés dans la violence.

De nombreux chefs de famille monoparentale se tirent très bien de la tâche difficile d’élever seuls leurs enfants, mais beaucoup d’autres ont besoin d’un soutien additionnel pour y parvenir, notamment dans les situations de stress susmentionnées. Si ces parents reçoivent le soutien nécessaire, ils peuvent élever leurs enfants dans l’espoir que ceux-ci connaîtront un bel avenir. Cependant, en l’absence d’un tel soutien, les enfants risquent de ressentir un sentiment d’aliénation et de perdre espoir en l’avenir. Au final, ce n’est pas la structure familiale, mais plutôt les éléments de stress qui influent sur les relations familiales, qui peuvent constituer des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes.

Pères absents

Les femmes constituent la grande majorité des chefs de famille monoparentale au Canada. On a formulé nombre d’hypothèses pour expliquer la tendance observée parmi les jeunes à se retrouver entraînés dans la violence lorsqu’ils proviennent d’une famille monoparentale dirigée par une femme. Bien que les études et la documentation fassent état d’une étroite corrélation entre la violence chez les jeunes et les parents adolescents, leurs données sont équivoques en ce qui concerne la corrélation entre la violence chez les jeunes et l’absence du père en général.

Malgré le manque de données probantes, la présence accrue des pères dans les familles, notamment les pères noirs, est souvent mentionné comme un élément qui contribuerait à tenir les jeunes hommes noirs éloignés de la violence. Néanmoins, les spécialistes et les personnes que nous avons consultés croient tous, sans égard à leur confession, à leur race ou à leur sexe, que des facteurs comme le soutien des parents, l’encouragement à l’école, la reconnaissance, l’attention apportée à la santé mentale, le respect, les perspectives d’avenir, de bonnes conditions de logement ainsi qu’un renforcement suffisant en termes de race, de religion et de culture sont des facteurs cruciaux dans la vie d’une jeune personne. Lorsque le père est présent, ce qui compte le plus, c’est la part de responsabilités qu’il assume dans l’éducation des enfants et son rôle dans l’inculcation de valeurs positives à ces derniers.

Plusieurs études ont traité du rôle et des responsabilités des hommes noirs en tant que parents. Certaines ont mis en relief les effets résiduels de l’esclavage, qui a imposé la rupture des relations familiales et poussé nombre d’hommes et de femmes noirs à risquer leur vie pour parvenir à maintenir des liens avec leur famille. D’autres se sont intéressées à la discrimination qui s’est exercée après la fin de l’esclavage et à ses effets sur les familles noires et sur le rôle des hommes dans ces familles. Par exemple, ces études ont examiné les politiques d’immigration qui permettaient aux femmes de venir s’établir au Canada comme « domestiques », mais sans pouvoir être accompagnées par le père de leurs enfants. Des études se sont également penchées sur la forte autorité exercée par les femmes au sein des familles noires.

Au cours de notre examen, nous avons beaucoup entendu parler des barrières actuelles que rencontrent les hommes noirs, y compris celles liées au système éducatif, au système de justice pénale, au marché du travail ainsi qu’à l’avancement professionnel; ces barrières peuvent restreindre leur capacité à exercer leurs responsabilités de parent et à transmettre des valeurs positives à leurs enfants, qu’ils soient présents ou non à la maison. Tandis que nous rédigions le présent rapport, le sénateur Barack Obama est devenu le candidat du Parti démocrate à la présidence des États-Unis. Le sénateur Obama, dont le propre père était absent de la maison, a appelé tous les hommes noirs à agir de façon plus responsable à l’égard de leurs enfants. Les commentateurs ont remarqué que le sénateur Obama s’attaquait ainsi à un problème qu’un homme blanc n’aurait pas osé aborder sous peine d’être taxé de racisme. Cependant, il est important de noter que la plateforme électorale du sénateur Obama met l’accent sur des mesures qui visent des familles unies, peu importe leur structure : soutien pour les mères donnant naissance à un premier enfant; partenariats infirmière-famille centrés sur les soins prénatals; services de counseling; soutien au développement des enfants; programmes d’aide préscolaire pour la préparation à l’école; soutien à l’emploi; amélioration du système de pensions alimentaires aux enfants; diminution du taux de récidive chez les contrevenants grâce à des mesures appropriées pour les aider à trouver un emploi à leur sortie de prison.

Nous sommes d’accord avec cette approche. Même s’il est logique d’amener les pères à devenir des parents responsables, nous ne pouvons pas pour autant en conclure que leur absence du domicile familial constitue en soi un facteur de risque immédiat de violence chez les jeunes. Les mesures d’investissement visant les communautés sous-desservies, la famille, l’éducation, le logement ou la réduction de la pauvreté en milieu urbain tiennent compte des facteurs qui sont souvent oubliés dans le discours sur les pères noirs et leurs responsabilités parentales.

Parents adolescents

La question des parents adolescents a été soulevée à plusieurs reprises au cours de nos consultations et de nos recherches. Si la plupart des enfants élevés par des parents adolescents ne sont pas entraînés dans la violence, le sujet n’en demeure pas moins préoccupant pour bien des observateurs.

Les études montrent que la pauvreté et l’exclusion sociale sont des facteurs qui accroissent la probabilité de grossesse chez les adolescentes. Plus particulièrement, une adolescente risque de tomber enceinte si elle se retrouve dans l’une ou plusieurs des situations suivantes : elle est prise en charge par les services sociaux ou cesse de l’être; elle éprouve des difficultés scolaires et s’absente de ses cours; elle a été renvoyée de l’école; sa santé mentale est fragile; elle manifeste peu d’ambitions en raison de sa situation socioéconomique et de sa race; elle est née d’une mère adolescente; elle est sans abri; elle considère qu’avoir un enfant est le seul choix qui s’offre à elle dans la vie.

Même si certaines adolescentes gèrent bien leur grossesse et le fait d’élever un enfant, les adolescentes enceintes courent davantage de risques médicaux que les femmes qui deviennent enceintes à un âge plus avancé. Elles risquent davantage de recevoir une alimentation inadéquate durant leur grossesse, ce qui peut nuire à leur santé et à celle de leur enfant. En outre, les complications en cours de grossesse et la mortalité maternelle sont plus fréquentes parmi les adolescentes. Le taux de mortalité infantile est plus élevé dans le cas des mères adolescentes, qui risquent davantage d’être atteintes de dépression. Les parents adolescents doivent surmonter un plus grand nombre de défis avant et après la naissance de l’enfant. Il est possible qu’ils aient à quitter l’école et à occuper un emploi inintéressant et mal rémunéré. Pendant et après la grossesse, ils pourraient recevoir des prestations d’aide sociale pendant une plus longue période qu’à l’accoutumée et habiter un logement insalubre. Si ces éléments sont présents, l’enfant connaîtra probablement la pauvreté; ses perspectives d’avenir seront aussi limitées que celles de ses parents, ce qui constitue un facteur de risque immédiat de violence chez les jeunes.

Familles d’immigrants et de réfugiés

Les jeunes issus de familles d’immigrants ou de réfugiés sont souvent les plus vulnérables aux conditions à l’origine des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes, y compris le racisme et la pauvreté. Nous traitons plus en profondeur de cette question au point 9 du présent chapitre. Les parents immigrants et réfugiés arrivés récemment au pays doivent fréquemment résoudre des problèmes urgents lorsqu’ils s’établissent; il se peut alors qu’ils ne puissent pas porter attention aux problèmes que rencontrent leurs enfants à l’école ou qu’ils ne soient pas en mesure de les aider parce qu’ils sont incapables de communiquer avec les enseignants ou réticents à discuter avec des personnes en position d’autorité. Le personnel des écoles est souvent incapable d’aider ces parents à s’adapter ou ne dispose pas d’approches créatives pour les soutenir.

Les jeunes immigrants qui réussissent à s’adapter à leur nouvelle vie et à leur nouveau foyer bénéficient souvent d’un fort soutien familial et communautaire. Toutefois, d’autres éprouvent plus de difficultés à s’intégrer à la société canadienne tout en maintenant des liens avec la culture et le réseau social de leur famille, ce qui peut provoquer des tensions dans la famille et réduire le soutien que ces jeunes reçoivent ou acceptent de recevoir de leurs proches. Par conséquent, une ou un jeune immigrant peut ressentir de l’aliénation tant à l’école qu’à la maison.

Violence et surconsommation d’alcool et d’autres drogues en milieu familial

Vivre dans une famille où la violence verbale ou physique ou la surconsommation d’alcool ou d’autres drogues est monnaie courante constitue une terrible épreuve. Les jeunes placés dans une telle situation ne bénéficient pas du soutien et de la sécurité que leur famille devrait leur offrir. Ils peuvent éprouver des problèmes de santé physique ou mentale ou subir des actes de violence de la part de membres de leur famille, ou être touchés par ces trois types de difficultés à la fois.

Une situation familiale très difficile peut avoir une incidence négative sur l’intérêt qu’une ou un jeune porte à ses études, sur ses capacités d’apprentissage ainsi que sur ses relations avec ses pairs et ses enseignants. Un mauvais rendement scolaire résultant de la situation à domicile ne fera qu’amplifier le problème; la jeune personne risque de ressentir un sentiment d’aliénation de plus en plus prononcé, et l’aliénation est l’un des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes. Dans le même ordre d’idées, le sentiment d’aliénation peut pousser une ou un jeune à reproduire le comportement agressif et souvent violent qui se manifeste dans son milieu familial.

Familles à faible revenu

Les familles qui vivent dans des conditions de pauvreté doivent résoudre de nombreuses difficultés pour demeurer unies. Les parents n’ont peut-être qu’un temps limité à consacrer à leurs enfants parce qu’ils occupent plusieurs emplois. Les enfants ne peuvent peut être pas participer à des activités de loisirs ou parascolaires tarifées qui les aideraient à se développer. Des disputes familiales liées à l’argent dégénèrent parfois en violence verbale ou physique. Ce ne sont là que quelques exemples de situations qui à elles seules peuvent affaiblir les liens d’une famille à faible revenu ou en état de pauvreté. Nous avons déjà traité de la façon dont la pauvreté peut créer les conditions à l’origine des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes. Lorsque des éléments comme le racisme, les difficultés scolaires, les problèmes d’établissement des immigrants, la maladie mentale ou les tensions familiales qui résultent de la pauvreté entrent en jeu, ces facteurs de risque peuvent apparaître encore plus facilement.

Familles absentes

Des jeunes grandissent sans le soutien d’aucune famille. Certains passent leur jeunesse en famille d’accueil ou dans des foyers de groupe tandis que d’autres sont des sans-abri vivant dans la rue. Les jeunes placés en famille d’accueil et fréquemment transférés de famille ignorent ce que c’est que d’appartenir à une famille unie. L’absence d’un sentiment d’appartenance ou de sécurité peut les amener à ressentir de l’aliénation et à ne rien espérer de la vie. Quant aux jeunes qui vivent dans la rue, ils sont souvent victimes de violence, et la dure réalité de la vie des sans abri les expose aux mêmes facteurs de risque que les jeunes en foyer d’accueil ainsi qu’à d’autres facteurs de risque immédiat de violence.

Lorsqu’un ou une jeune en foyer d’accueil atteint l’âge de 16 ans, une interruption se produit parfois dans les services sociaux qu’il ou elle reçoit. En effet, en vertu de la Loi sur les services à l’enfance et à la famille de l’Ontario, à 16 ans, une personne peut cesser de résider en famille d’accueil ou d’être prise en charge par les services de protection de l’enfance, et cela, même si la Loi sur l’éducation de l’Ontario prévoit qu’elle doit continuer de fréquenter l’école jusqu’à l’âge de 18 ans. Dans ce contexte, les fournisseurs de services ont souvent de la difficulté à joindre les jeunes qui ont quitté leur famille d’accueil.

Les jeunes qui font la transition entre les services de protection de l’enfance et une vie autonome sont confrontés à des défis de taille, même lorsqu’ils demeurent pris en charge par l’État jusqu’à 18 ans. Selon le rapport Youth Leaving Care – How Do They Fare? de la Laidlaw Foundation, on exige de nombreux jeunes pris en charge par les services sociaux qu’ils deviennent autonomes lorsqu’ils atteignent 18 ans, et ce, avec peu de soutien, malgré les graves traumatismes physiques et émotionnels qu’ils ont subis. Comparativement à leurs pairs, les jeunes qui ne sont plus pris en charge par l’État risquent davantage :

L’analyse présentée dans le reste de ce chapitre montre clairement les liens entre ces situations désolantes et les causes de la violence chez les jeunes.

Enfants et jeunes transférés d’un système à l’autre

Les enfants et les jeunes qui bénéficient des services de protection de l’enfance se retrouvent souvent pris en charge par un autre système, par exemple le système de justice pénale. Selon nos consultations, notamment auprès des personnes qui interviennent auprès des jeunes et des enfants, le sort des jeunes et des enfants qui passent ainsi d’un système à un autre est un problème qui n’a pas été suffisamment étudié. Dans le rapport Situation des enfants qui passent d’un foyer à un centre de détention, Judy Finlay, intervenante en chef du Bureau d’assistance à l’enfance et à la famille, a souligné qu’un « nombre disproportionné de jeunes dans le système de prise en charge des jeunes contrevenants ont au préalable été pris en charge en Ontario par les autorités en matière de protection de l’enfance ». Selon elle, « il existe une sorte de trajectoire menant certains jeunes des services à l’enfance aux services correctionnels » (Finlay, 2003 : p. 1).

Judy Finlay citait une étude indiquant que les enfants et les jeunes retirés de leur famille pour être placés dans un foyer de groupe manifestent beaucoup plus de troubles de comportement que ceux placés en famille d’accueil (Hukkanen et coll., 1996, cité dans Finlay, 2003 : p. 3).

Une famille d’accueil demeure l’option privilégiée, mais le placement d’un ou une jeune y est plus difficile, en particulier lorsque la personne est plus âgée ou a un casier judiciaire.

Passer d’une famille à un foyer de groupe s’avère toujours une transition très difficile, notamment pour les enfants ou les jeunes qui proviennent d’une famille dysfonctionnelle, qui sont d’une autre origine ethnique ou d’une culture minoritaire ou qui ont des problèmes multiples. Certains foyers de groupe appliquent une politique de tolérance zéro qui exige que la police soit prévenue dans tous les cas d’événement violent. Beaucoup de ces cas seraient traités différemment s’ils survenaient dans un milieu familial. Les enfants et les jeunes accusés d’un acte violent et qui doivent faire face au système de justice pénale cessent d’être pris en charge par les services de protection et de bien-être de l’enfance et se retrouvent avec un dossier de jeune contrevenant. Chose paradoxale, c’est souvent le système de justice pénale qui offre aux jeunes une ultime chance de réadaptation, mais les ressources dont dispose le système sont mal adaptées aux problèmes de santé mentale des jeunes (Finlay, 2003 : p. 1).

Mme Finlay cite également une étude qui concluait que de nombreux jeunes pris en charge par les services aux jeunes contrevenants étaient placés en établissement à de multiples reprises et changés d’établissement fréquemment (Snow et Finlay, 1998, cité dans Finlay, 2003 : 4). Lorsqu’ils changent souvent d’établissement, il est difficile pour les jeunes contrevenants d’obtenir de l’aide, de demeurer à l’école, de conserver un emploi ou de développer un sentiment d’attachement ou de confiance envers les personnes qui se soucient de leur sort. Cela accroît également leurs chances d’avoir des démêlés avec le système de justice pénale. Selon Mme Finlay, « les travaux réalisés confirment [...] que l’incarcération d’un jeune est souvent précédée d’un grand nombre de placements hors domicile (Finlay, 2003 : p. 4).

Les enfants et les jeunes qui passent d’un foyer à un autre type d’établissement risquent d’éprouver des problèmes physiques ou mentaux ou des difficultés d’apprentissage, et leurs besoins en ce qui touche leur culture pourraient ne pas être satisfaits. Il est possible qu’ils soient victimes de racisme ou de discrimination, ou qu’ils connaissent la pauvreté. En Ontario, les services et les établissements relatifs à la famille, aux jeunes et à la justice sont fragmentés; de plus, pour des raisons en grande partie liées à la protection de la vie privée, ils ne peuvent pas répondre de manière globale et coordonnée aux besoins complexes de ces enfants et de ces jeunes (Snow et Finlay, 1998). Les enfants et les jeunes qui n’ont aucun soutien familial, ou un soutien minimal, et qui ne parviennent pas à s’orienter par eux-mêmes dans le système judiciaire ou le système de services sociaux se retrouvent souvent laissés pour compte; leurs difficultés s’amplifient et les dirigent dans la mauvaise voie.

6. Problèmes de santé en tant que causes des facteurs de risque immédiat

Notre état de santé influe sur notre quotidien de bien des façons. Une bonne santé nous permet d’être dynamiques et productifs, alors qu’une mauvaise santé produit l’effet contraire, notamment s’il s’agit d’une maladie chronique. La santé joue également un rôle dans les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes. En effet, plusieurs problèmes de santé sont étroitement liés à certaines des causes de la violence que nous avons examinées précédemment, sans être en soi des causes de la violence. Notons, par exemple, les carences nutritionnelles, l’inactivité physique, l’obésité ou les troubles de l’alimentation, qui sont liés à d’autres causes de la violence comme la pauvreté ou l’aménagement des villes. D’autres problèmes de santé, comme les maladies mentales et la surconsommation d’alcool ou d’autres drogues, peuvent être considérés comme des causes directes des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes, en particulier l’aliénation et le sentiment de non appartenance.

Santé mentale

La santé mentale constitue un aspect essentiel, mais souvent négligé, dans la problématique des jeunes. Bien sûr, la majorité des jeunes atteints d’une maladie mentale ne se comportent pas de façon violente. Toutefois, selon le Centre de toxicomanie et de santé mentale, les problèmes de santé mentale de certains jeunes peuvent s’aggraver et constituer des facteurs de risque immédiat de violence s’ils ne sont pas pris en compte. Une analyse documentaire effectuée à la demande du ministère des Services à l’enfance et à la jeunesse (MSEJ) en vue de sa présentation à notre examen confirme ce point de vue général. « Dans le groupe d’âge responsable du plus grand nombre d’incidents, les personnes atteintes de troubles mentaux sont nombreuses parmi les auteurs d’actes de violence dans la communauté » (Arsenault et coll., 2000, cité dans Leschied, 2007 : p. 24). Des études rétrospectives ont révélé que davantage de jeunes souffrant de troubles mentaux sont arrêtés pour des infractions avec violence que de jeunes qui ne remplissent pas les critères de diagnostic des troubles mentaux (Leschied, 2007 : p. 25).

Les problèmes de santé mentale qui touchent les enfants et les jeunes sont très variés. Les moins graves correspondent à une souffrance morale qui résulte, par exemple, d’une anxiété liée au rendement scolaire ou à l’intimidation. Certains enfants sont victimes de maladies mentales plus graves, comme l’hyperactivité avec déficit de l’attention, ou d’affections psychiatriques comme la schizophrénie ou un trouble bipolaire. D’autres enfants peuvent souffrir d’un syndrome de stress post-traumatique parce qu’ils ont été témoins d’actes violents à domicile, à l’école ou dans la communauté.

Les symptômes de ces différents problèmes de santé mentale varient selon les jeunes en fonction de facteurs comme la personnalité, la vie familiale, la situation socioéconomique et l’accès à un traitement. Parfois, certaines caractéristiques des symptômes correspondent à des facteurs de risque immédiat de violence, par exemple des sentiments d’aliénation et de désespoir, l’impulsivité et une faible estime de soi.

Le taux élevé de problèmes de santé mentale parmi les jeunes nous préoccupe beaucoup. Selon les estimations, en Ontario, dans l’ensemble des communautés culturelles, environ un enfant ou un jeune sur cinq est atteint d’un trouble mental ou d’un trouble du comportement qui exige un traitement (Offord et coll., 1989, cité dans Leschied, 2007 : p. 23). Selon le rapport Vers de nouveaux sommets produit par la conseillère en santé des enfants et des jeunes de l’administration fédérale, 80 pour 100 des troubles psychiatriques se manifestent à l’adolescence, et ces troubles représentent le type de maladie le plus commun qui débute dans ce groupe d’âge. Cependant, seulement un jeune sur cinq ayant besoin de soins pour un problème de santé mentale recevra le traitement nécessaire (Leitch, 2007 : p. 5).

Le système de santé mentale est débordé (Comité sénatorial permanent, 2006 : p. 142). Par conséquent, de nombreux jeunes souffrant d’un problème de santé mentale ne reçoivent pas de soins ou de soutien. Cette absence de traitement ou de soutien a des incidences en lien avec les facteurs de risque immédiat de violence. Premièrement, le problème de santé mentale pourrait s’aggraver, et ses effets sur la jeune personne (ainsi que sur son sentiment d’aliénation et son estime de soi) pourraient s’amplifier. Deuxièmement, une pression et un stress accrus s’exerceront sur la famille du ou de la jeune. Troisièmement, la jeune personne risque d’avoir un comportement perturbateur envers ses camarades de classe, ses amis et ses pairs.

Comme dans bien d’autres domaines, une intervention rapide est essentielle. Nous considérons particulièrement important que les enfants d’âge préscolaire et les jeunes enfants d’âge scolaire souffrant d’une maladie mentale se voient accorder un niveau de priorité plus élevé qu’à l’heure actuelle. Deux défis se posent dans le groupe d’âge préscolaire : i) la détermination des problèmes de santé mentale et l’offre de soins; ii) une transition réussie à l’école élémentaire ou à un niveau scolaire supérieur (Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie, 2006 : p. 137). Crosscurrents, une publication du Centre de toxicomanie et de santé mentale, a consacré un de ses numéros à l’importance d’un traitement précoce des jeunes à risque pour l’amélioration des résultats (Crosscurrents, hiver 2007-2008). Cette opinion est également exprimée dans le rapport Vers de nouveaux sommets :

« [...] on estime que 70 % des cas de problèmes de santé mentale chez les enfants peuvent être réglés au moyen d’un diagnostic et d’interventions rapides.

« Les interventions rapides peuvent aider les enfants et les jeunes à mener une vie normale, productive et saine et épargnent les coûts qui seraient par ailleurs engagés dans la prestation de services sociaux tout au long de leur vie adulte. » [Leitch, 2007 : p. 130]

Les efforts visant à résoudre efficacement les problèmes de santé mentale des jeunes se heurtent à d’autres difficultés. Les services en santé mentale sont généralement dispensés dans des hôpitaux ou de grands établissements de soins, lieux où certains jeunes hésitent à se rendre tandis que d’autres n’y ont pas accès pour des raisons financières ou parce que leurs parents ne peuvent pas se libérer de leur travail pour un rendez-vous. En outre, des préjugés sont souvent associés aux maladies mentales, ce qui peut faire hésiter les parents et les jeunes à rechercher des soins ou à accepter un traitement, même lorsque celui-ci leur est offert. Ces préjugés risquent d’avoir un effet particulièrement marqué sur les familles ou les jeunes qui subissent déjà une discrimination en raison de leur race, de leur situation économique ou de leur origine culturelle ou ethnique. Par ailleurs, les services en santé mentale peuvent cesser d’être offerts aux jeunes lorsqu’ils atteignent un certain âge, généralement 16 ans ou 18 ans, et cela « même si l’on ignore quand prendra fin une maladie mentale » (Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie, 2006 : p. 144).

Surconsommation d’alcool et d’autres drogues

La consommation d’alcool ou de substances prohibées, notamment de façon continue, en quantité importante et en lien avec un problème de santé mentale, risque d’induire rapidement des facteurs de risque immédiat de violence. D’autres facteurs liés à la surconsommation d’alcool ou d’autres drogues, par exemple la pauvreté, la marginalisation sociale, de mauvais résultats scolaires ou une famille désunie, peuvent jouer un rôle dans les difficultés vécues par les enfants et les jeunes. De fait, la surconsommation d’alcool ou d’autres drogues est si étroitement liée aux rapports sociaux et à la vie scolaire que « si les écoles et les communautés entendent vraiment améliorer la réussite scolaire, elles doivent modifier les attitudes ainsi que les comportements liés à la surconsommation d’alcool et d’autres drogues et à la violence » (Mandell et coll., cité dans Leschied, 2007 : p. 29).

7. Absence de débouchés pour les jeunes en tant que cause des facteurs de risque immédiat

Dans les sections précédentes, nous avons examiné de quelles façons des facteurs tels la pauvreté – notamment sa concentration – ainsi que les problèmes liés au racisme et aux infrastructures communautaires et les obstacles à l’éducation peuvent occasionner une absence de débouchés pour les jeunes. Cette analyse concorde avec la perception qu’ont les jeunes de la situation, comme le révèle le rapport produit par le collectif Grassroots Youth Collaborative :

« Il est impossible de débattre de la situation économique et des possibilités sans souligner les répercussions d’un manque d’éducation sur les débouchés, le fait qu’il soit presque impossible d’obtenir un emploi durable avec un casier judiciaire, et comment le manque d’espace communautaire pour mener des programmes à l’intention des jeunes empêche les organismes de transmettre aux jeunes marginalisés des connaissances élémentaires et des aptitudes sociales essentielles. » [Volume 3 : p. 129]

Ces facteurs influent tant sur la capacité réelle que sur la capacité apparente de certains jeunes d’améliorer leur situation économique et peuvent donc induire des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes. Selon le rapport du collectif Grassroots Youth Collaborative :

« Même si la violence existe certainement en l’absence de difficultés économiques, l’impression générale est que de nombreux jeunes ne seraient pas placés de force dans des situations se caractérisant par un risque élevé de violence s’ils disposaient de voies viables et accessibles pour parvenir à une autosuffisance économique réelle. Il existe une multitude de questions de nature économique, comme l’obtention d’un emploi intéressant, l’autodétermination, les choix de carrière, les plafonnements voilés, la discrimination sur le marché du travail et l’accès général. » [Volume 3 : p. 129]

Le manque de débouchés auquel sont confrontées nombre de familles et de communautés a fait que bien des jeunes n’ont qu’une vision limitée des responsabilités de l’âge adulte. Beaucoup de jeunes partagent un sentiment de honte et de frustration parce qu’ils ne sont pas en mesure d’assurer leur propre subsistance ou celle de leur famille. Pour de nombreux jeunes, l’incapacité d’améliorer leur sort ne résulte pas d’un manque d’efforts, mais plutôt de l’absence de débouchés leur permettant de progresser dans la vie. Ainsi, la recherche d’un emploi se transforme souvent en une quête sans fin dans l’inconnu où s’exerce fréquemment une discrimination fondée sur la race ou le lieu de résidence. Certains jeunes se découragent avant même de commencer à chercher du travail, en raison de leurs expériences passées ou de celles de leurs amis ou de leurs proches, ou parce qu’ils sont persuadés par leur entourage qu’ils n’ont rien de valable à offrir à un employeur. D’autres jeunes doivent choisir entre payer un billet d’autobus pour se rendre à une entrevue d’embauche ou avoir de l’argent pour se nourrir.

Il est difficile de saisir pleinement ce que représente l’absence de débouchés professionnels sans examiner les valeurs et les normes au Canada. Nous vivons dans une société qui accorde une grande valeur à l’argent et aux possessions matérielles. Ce phénomène porte certains jeunes à penser qu’ils sont peu importants parce qu’ils possèdent peu d’argent ou de biens de valeur. Beaucoup de jeunes se retrouvent ainsi devant un dilemme : ils ressentent le besoin d’être appréciés par autrui, mais n’ont pas les moyens d’acquérir ce qui a de la valeur à leurs yeux et à ceux de la société en général.

Cette situation peut accentuer le sentiment d’isolement, d’aliénation et de non appartenance et l’absence d’empathie que ces jeunes pourraient déjà ressentir en conséquence des nombreux autres facteurs d’exclusion ou de « différence » dont nous avons déjà discuté.

Des jeunes se sentent alors forcés de trouver une autre solution. L’impossibilité systématique d’obtenir un travail stable les pousse ainsi que leur famille vers des emplois précaires et sans avenir dont le revenu est insuffisant pour leur permettre de vivre convenablement. Certains jeunes ont l’impression d’être des victimes à double titre – en premier lieu, à cause des obstacles majeurs qu’ils rencontrent lorsqu’ils cherchent un emploi au Canada; en second lieu, parce que le message qu’ils reçoivent est que la responsabilité de leur échec leur incombe.

Cette situation peut pousser certains jeunes à commettre des crimes économiques, qu’il s’agisse de se procurer des vêtements, des appareils électroniques ou d’autres biens matériels ou, comme nous l’avons souvent entendu dire, d’arriver à nourrir leur famille à la fin du mois. La même situation amène d’autres jeunes à ne plus espérer une meilleure qualité de vie pour eux-mêmes et leurs proches, car cela leur semble hors de portée pour des raisons échappant à leur contrôle.

Pour ces raisons et pour d’autres, l’absence de débouchés valables peut donner naissance à des facteurs de risque immédiat de violence, y compris un sentiment d’aliénation et de désespoir, l’impulsivité et une faible estime de soi. Dans ce contexte, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi une personne acculée à une situation où son estime de soi est diminuée peut avoir de la difficulté à trouver une valeur à sa propre vie ou à celle d’autrui.

8. Refus d’écouter les jeunes en tant que cause des facteurs de risque immédiat

Ainsi qu’il nous l’a été dit : « Si vous n’avez aucun moyen d’aider les jeunes à s’intégrer à la communauté, ils vont s’en retirer. »

Le sentiment d’aliénation que ressentent de nombreux jeunes dans la société se trouve accentué lorsqu’ils n’ont pas la possibilité de se faire entendre relativement à des sujets qui influent sur leur vie de façon directe et immédiate. Les incidences et les modes d’expression de cette aliénation varient en fonction de la région géographique, de la classe sociale et de l’origine ethnique, mais dans bien des cas, son impact est important. Il peut en résulter une perception négative de soi, une méfiance accrue envers les autorités et un sentiment d’impuissance quant au contrôle de sa vie et d’exclusion de la collectivité. Le sentiment d’impuissance peut être encore plus intense chez les jeunes de sexe féminin, immigrants ou de couleur et chez d’autres jeunes dont l’estime de soi a été diminuée par la pauvreté, les faibles attentes à leur égard ou l’exclusion.

Nombre de jeunes refusent d’accorder leur confiance aux institutions qui ne leur font pas elles mêmes confiance. Beaucoup choisissent de vivre en marge de la société civile ou ont l’impression d’en être rejetés, en partie à cause des occasions limitées qui leur sont offertes de participer aux décisions qui touchent des aspects importants de leur vie.

Effectivement, les jeunes ont très peu d’occasions de se faire entendre dans les conseils d’administration, les organismes et les commissions. Rares sont les organismes communautaires offrant des services aux jeunes qui comptent des jeunes au sein de leur conseil d’administration, et plus rares encore sont ceux qui offrent à ces jeunes un soutien pour les aider à s’acquitter pleinement de leurs fonctions. À quelques exceptions près, par exemple le Toronto Youth Cabinet, consultant auprès du conseil municipal de Toronto, les gouvernements disposent de peu de moyens leur permettant de consulter les jeunes de façon valable et continue. D’autres organismes comme la Laidlaw Foundation font mieux, mais ils demeurent l’exception.

De même, à l’échelle provinciale, il n’existe aucune politique visant à promouvoir les organismes dirigés par des jeunes en tant que partenaires clés pour intervenir auprès des jeunes, les aider à se développer et leur fournir des services. Pourtant, de nombreux jeunes se sentent plus inspirés et encouragés lorsque d’autres jeunes, mieux en mesure de les comprendre, leur dispensent des services; en outre, par définition, les organismes dirigés par des jeunes tiennent compte de l’avis des jeunes dans la planification et la prestation des services. L’absence d’organismes dirigés par des jeunes dans beaucoup de nos communautés envoie un message clair : les jeunes ont peu de perspectives d’avenir et sont exclus de nombreux processus décisionnels.

Le fait que les jeunes soient exclus des processus décisionnels qui les touchent directement constitue une injustice manifeste. Beaucoup de jeunes mettent donc en doute la volonté ou la capacité des organismes et des gouvernements d’effectuer des changements réels et expriment leur cynisme quant aux motifs et à la bonne foi des adultes. Il est troublant de constater qu’on ne laisse pas la parole aux jeunes en Ontario, en particulier à ceux de groupes sous représentés comme les femmes, les Autochtones et les personnes de couleur. Ce refus de donner la parole aux jeunes peut produire un sentiment d’aliénation, un état de désespoir et d’impuissance et une mauvaise estime de soi, autant de facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes.

9. Problèmes d’établissement des immigrants en tant que causes des facteurs de risque immédiat

Le Canada et l’Ontario, notamment, ont la chance de compter au sein de leur population des communautés d’immigrants très diversifiées. Des gens de partout dans le monde ont choisi de s’établir au Canada et ont adopté leur nouvelle terre d’accueil avec énergie et enthousiasme. Ces personnes sont venues au pays pour de nombreuses raisons, la principale étant la volonté de réussir et de voir leurs enfants réussir.

Cependant, diverses circonstances liées à l’établissement des immigrants et de leurs enfants peuvent avoir une incidence importante sur eux ainsi que sur la réussite de leur nouvelle vie. Malheureusement, certaines de ces circonstances peuvent induire les facteurs de risque immédiat de violence que nous avons examinés au chapitre 3 et risquent de mener les jeunes vers la violence, soit directement soit en lien avec d’autres causes de la violence comme la pauvreté et le racisme.

Parents immigrants

De nombreux parents immigrants et leur famille rencontrent des obstacles importants lorsqu’ils cherchent à s’adapter à la structure sociale et économique canadienne. L’obtention d’un emploi valable constitue souvent le problème majeur. Les immigrants récents sont fréquemment plus instruits que les autres Canadiens et Canadiennes; toutefois, ils connaissent un taux de chômage deux fois plus élevé. Plusieurs facteurs expliquent ce taux de chômage supérieur. Par exemple, certains employeurs exigent une expérience de travail au Canada, tandis que beaucoup d’autres sont peu enclins à reconnaître des titres de compétences obtenus à l’étranger. La récente nomination d’une commissaire à l’équité en vue de faciliter l’accès aux professions réglementées en Ontario est un pas dans la bonne direction, mais une approche similaire est nécessaire de toute urgence pour ce qui a trait aux métiers afin de résorber les nombreux effets frustrants et aliénants de l’exclusion de ces domaines.

Un grand nombre d’immigrants sont des travailleurs expérimentés et hautement qualifiés. Pourtant, ils occupent un emploi en dehors de leur sphère de compétence, ou n’arrivent pas à trouver du travail, parce qu’ils sont pris dans un cercle vicieux où il leur est impossible de trouver ce premier emploi au Canada qui leur permettrait précisément d’acquérir l’expérience si souvent exigée par les employeurs canadiens. Cet état de choses peut miner la confiance et l’estime de soi de nombreux immigrants et les amener à se sentir marginalisés et dévalorisés dans leur pays d’accueil. Ces sentiments peuvent influer sur les autres membres de leur famille, y compris les jeunes, qui risquent alors de se sentir eux mêmes marginalisés, dévalorisés et isolés dans leur nouvelle société, en raison de l’incapacité de leurs parents à se trouver un emploi valable ou tout emploi. De même, les exhortations à la réussite scolaire risquent de sonner creux à l’oreille des jeunes lorsqu’elles proviennent de parents à qui de bons résultats scolaires n’ont rien apporté.

La réalité du marché du travail peut également avoir d’autres effets importants sur la façon dont les familles d’immigrants vivent leur établissement. Ces familles sont notamment plus susceptibles de vivre dans la pauvreté. Le taux de pauvreté des familles immigrantes récentes est deux fois supérieur à celui des autres familles canadiennes. Selon le Conseil canadien de développement social, le taux de pauvreté des familles immigrantes récentes s’établit à 27 pour 100, contre 13 pour 100 pour les autres familles canadiennes. Les immigrants pauvres sont exposés à toutes les conséquences de la pauvreté, ce qui inclut le risque accru de violence chez les jeunes, sujet que nous avons abordé dans la section 1, qui traite de la pauvreté en tant que cause des facteurs de risque immédiat de violence.

Les programmes gouvernementaux d’établissement des immigrants qui visent à faciliter l’intégration des nouveaux arrivants dans la société canadienne n’offrent pas toujours un soutien suffisant aux familles. Ainsi, des familles immigrantes aux liens étroits risquent de se retrouver affaiblies si leur intégration se déroule difficilement. Même lorsque des programmes d’établissement de qualité sont offerts, certains parents immigrants se heurtent à la barrière de la langue ou à d’autres obstacles dans leurs rapports avec les écoles ou les services sociaux, par exemple pour obtenir des renseignements sur des programmes de loisirs et de santé pouvant faciliter l’intégration de leurs enfants. Ces obstacles peuvent également compliquer la tâche d’un parent immigrant qui veut intervenir au nom d’un enfant ayant des problèmes d’apprentissage ou de comportement à l’école ou dans la communauté. En conséquence, l’autorité ou les connaissances des parents immigrants pourraient être considérées par leurs proches comme étant insuffisantes pour leur permettre d’être de bons chefs de famille. Un autre facteur de risque immédiat de violence chez les jeunes – une famille aux liens affaiblis – peut alors apparaître.

Jeunes immigrants

Outre les difficultés économiques et sociales vécues de concert avec leurs parents, les jeunes immigrants doivent relever des défis qui leur sont propres. Leurs valeurs familiales et leur mode de vie seront peut-être inconciliables avec les valeurs privilégiées dans leur nouvelle école et parmi leurs nouveaux groupes de pairs, ce qui leur imposera un stress supplémentaire. De même, les jeunes immigrants et leurs parents peuvent ne pas être familiarisés avec les façons d’élever des enfants et méthodes d’enseignement appliquées au Canada, tandis que la barrière de la langue et les autres obstacles rencontrés par les parents immigrants peuvent parfois contraindre leurs enfants à se débrouiller seuls à l’école et dans la collectivité en général.

Quelquefois, les jeunes immigrants doivent assumer des responsabilités importantes, par exemple prendre soins de leurs jeunes frères et soeurs ou travailler de longues heures dans des emplois à temps partiel afin de soutenir financièrement leur famille. Il leur arrive aussi de servir de guides et d’interprètes à leurs parents ou à d’autres membres plus âgés de la famille à diverses occasions, à l’extérieur du domicile; ils assument alors un rôle habituellement réservé à des adultes.

Il existe peu de services d’établissement conçus pour les jeunes immigrants. L’absence d’un réseau de services d’établissement à leur intention risque d’amplifier le sentiment de solitude et d’isolement qu’ils éprouvent peut-être déjà en raison de la lutte que mènent leurs parents pour réussir à s’intégrer dans leur nouveau milieu. La plupart des services d’établissement existants sont destinés aux immigrants adultes, et les services offerts aux jeunes représentent uniquement des « ajouts » aux services pour adultes. Enfin, la difficulté d’accès et la lourdeur bureaucratique des services d’établissement existants rebutent les jeunes immigrants.

L’ampleur des services constitue également un problème. De nombreux jeunes immigrants requièrent un soutien supplémentaire pour comprendre le système scolaire de l’Ontario et y réussir, notamment parce que leurs parents sont souvent peu familiarisés avec le système et ignorent comment accéder aux services et au personnel des écoles pour aider leurs enfants. Il existe de nombreux programmes culturels et de loisirs à l’intention des jeunes en Ontario, mais les jeunes immigrants bénéficient rarement de services d’établissement qui leur permettraient d’accéder à ces programmes. Pareillement, il n’y a guère de programmes d’établissement innovateurs permettant aux jeunes immigrants de mieux connaître leur ville, ses principales institutions et les services qu’elle offre.

De façon générale, l’isolement et les frustrations sociales et économiques que ressentent certains immigrants lorsqu’ils tentent de s’établir en Ontario ont des répercussions fréquentes sur la vie de leurs enfants. Ces répercussions ainsi que les difficultés que vivent directement les jeunes immigrants peuvent produire chez ces derniers une profonde aliénation et un sentiment d’injustice et de nonappartenance, miner leur estime de soi et leur donner l’impression qu’ils ne sont pas entendus – ces phénomènes constituent tous des facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes.

10. Système judiciaire en tant que cause des facteurs de risque immédiat

Chaque membre de notre système judiciaire travaille dur pour résoudre le problème de la violence chez les jeunes. Hélas, ce système permet à certaines personnes de le faire d’une manière telle qu’elle peut créer ou renforcer certaines des conditions que nous avons recensées parmi les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes.

En nous exprimant de la sorte, nous ne voulons aucunement nier les efforts des personnes talentueuses et dévouées qui travaillent au sein du système judiciaire, dans des conditions souvent difficiles et parfois dangereuses, afin de rendre notre société plus sûre. De toute évidence, alimenter les causes de la violence chez les jeunes est la dernière chose qu’elles souhaitent.

Deux grands éléments sont susceptibles d’engendrer pareil résultat : le traitement inutilement agressif et rabaissant de certains jeunes par les personnes qui travaillent dans le système judiciaire et les conséquences que subit toute jeune personne qui se trouve prise dans l’engrenage judiciaire. Nous croyons qu’il est indispensable et possible d’éradiquer immédiatement le premier de ces éléments. Pour ce qui est du deuxième, la criminalisation des jeunes, le problème est plus complexe étant donné que souvent les conséquences engendrées sont le prix à payer pour traiter les personnes dangereuses ou les infractions très graves. Cependant, la criminalisation des jeunes fait parfois payer inutilement un lourd tribut à la société en favorisant les actes criminels graves futurs au lieu de les réprimer.

Répercussions du traitement réservé aux jeunes

Une agressivité exagérée, le rabaissement, la discrimination et les autres comportements inappropriés envers les jeunes sont un problème qui a été omniprésent dans nos discussions. Ce problème, qui a déjà fait l’objet de nombreux rapports, est l’un des problèmes les plus urgents relevés par les jeunes et constitue une source de préoccupation pour toutes les personnes qui essaient de contenir et de prévenir la violence, notamment la plupart des haut-gradés des services policiers de la province et d’ailleurs, ainsi que les représentants du gouvernement que nous avons rencontrés. Pourtant, il est toujours présent.

Bien qu’il ait été le plus souvent évoqué en rapport avec les policiers de première ligne, le problème n’est nullement limité à ceux-ci. Il s’étend aux salles d’audience et aux organismes correctionnels. Il nous semble évident, comme à bien des gens avant nous, que des personnes à de nombreux niveaux de notre système judiciaire pensent que les initiatives de neutralisation agressive et de contrôle par la domination physique, et parfois par un traitement avilissant, permettront de limiter la criminalité ou « de donner une bonne leçon aux jeunes ». La triste réalité est que si la police mène ses contrôles ou ses interventions de manière discriminatoire, agressive ou dégradante, ou si les jeunes sont rabaissés devant les tribunaux ou harcelés pendant leur détention, il peut en résulter un profond sentiment d’injustice et de frustration. Ce genre de situation sape l’estime de soi des jeunes, ainsi que leur sentiment d’appartenance et leurs espoirs. Un sentiment d’aliénation, d’injustice et d’oppression peut dès lors s’ensuivre.

L’attitude de la police est très importante parce qu’elle a des effets sur un grand nombre de jeunes, dont beaucoup n’auront pas d’autre contact avec le système judiciaire. Lorsque des jeunes pensent déjà que leurs chances dans la vie sont limitées par la couleur de leur peau ou par l’endroit où ils vivent, ou par ces deux éléments en même temps, et lorsque ces mêmes jeunes sont désoeuvrés et manquent de mentors ou de modèles, le fait d’être ciblés par la police et la conduite exagérément agressive de cette dernière peuvent les démoraliser complètement. Certains réagissent sur-le-champ et ne font qu’aggraver leurs problèmes; d’autres bouillent de rage jusqu’à ce qu’ils explosent pour des raisons qu’eux mêmes ne peuvent pas expliquer clairement; d’autres encore se replient sur euxmêmes, ce qui gâche définitivement leurs perspectives d’avenir.

On observe ici un fossé considérable par rapport aux mesures qui seraient nécessaires pour lutter contre les causes de la violence chez les jeunes. Non seulement les pratiques policières excessivement agressives alimentent les causes des facteurs de risque immédiat mais elles peuvent aussi rapidement saper des investissements majeurs réalisés dans d’autres domaines qui auraient très bien pu maintenir les jeunes sur la voie d’un avenir productif. Quels que soient les progrès réalisés pour éduquer les jeunes, leur donner l’estime de soi et leur apprendre le respect par l’entremise du mentorat ou de l’engagement civique, ou pour leur insuffler de l’espoir, leur ouvrir des possibilités et leur donner confiance grâce au sport ou à l’art, ils peuvent être anéantis par les interactions agressives et humiliantes signifiant aux jeunes qu’ils sont inférieurs.

Non seulement cette situation accroît les risques de comportement criminel, mais elle favorise également une certaine compréhension dans la communauté à l’égard des personnes visées par la police. Elle rend les membres de la communauté hésitants à faire confiance à la police et à s’adresser à elle pour résoudre les problèmes liés aux gangs de rue et à la criminalité. La petite victoire remportée par un policier ou une policière dans un bras de fer contre un ou une jeune peut beaucoup trop facilement faire reculer d’un grand pas le maintien de l’ordre dans l’ensemble d’une communauté.

Naturellement, l’aliénation qui en découle par rapport à la police réduit également la volonté de coopérer avec celle-ci lorsqu’un crime est commis. Dans certains cas, ce manque de coopération vient du fait que, comme on nous l’a dit, les membres de la communauté ont l’impression qu’en venant présenter volontairement une information à la police, ils deviennent eux-mêmes des suspects. Dans d’autres cas, l’absence totale de relation positive avec la police fait craindre que celle-ci ne respecte pas les renseignements confidentiels qui lui seront confiés et trahisse rapidement leur indicateur pour obtenir quelque autre avantage. Dans d’autres cas encore, les gens sont convaincus que la police ne peut pas ou ne voudra pas les protéger si les membres d’un gang de rue les soupçonnent de lui fournir des informations. Malheureusement, cette méfiance peut apparaître à un très jeune âge, étant donné que les jeunes répètent systématiquement le mantra « à bas les indics », au moins en partie parce que la police ne leur a donné aucune raison d’envisager un autre mantra, qui encourage la coopération avec elle : « silence égale violence ».

Si les haut-gradés des services de police regrettent les problèmes de maintien de l’ordre provoqués par la médiocrité des relations de la police avec certaines communautés, les conséquences à long terme touchent davantage les communautés que la police. L’absence de coopération avec la police laisse les coudées franches à la criminalité. Celle-ci trouve ainsi refuge dans ces communautés mêmes dont elle compromet les perspectives.

La gravité de la situation doit être soulignée. Les haut-gradés des services de police de cette province et d’ailleurs nous ont expliqué comment des incidents négatifs en première ligne pouvaient effacer des mois entiers de travail positif accompli par d’autres policiers pour mettre ou maintenir les jeunes sur la bonne voie ou pour nouer une relation de confiance avec une communauté. Ce potentiel de nuisance est amplifié lorsqu’un contrôle ou une intervention est considéré comme le résultat du profilage racial. Comment les jeunes de couleur peuvent-ils envisager un avenir positif et productif dans une société où leurs amis, eux-mêmes et parfois aussi leurs parents, sont systématiquement, et souvent agressivement, arrêtés et interrogés simplement à cause de la couleur de leur peau? Il ne s’agit pas d’un désagrément mineur – cette leçon de vie nous apprend que la race compte et qu’elle peut être et sera utilisée contre certains membres de notre communauté.

Cette leçon, et ses conséquences, nous sont rappelées lorsque non seulement la police cible les jeunes en raison de leur couleur mais que ceux-ci sont aussi victimes de commentaires racistes au cours de cette interaction et lorsqu’ils finissent par être incarcérés. Le rapport intitulé Le racisme derrière les barreaux : le traitement des détenus noirs et appartenant aux autres minorités raciales dans les établissements correctionnels en Ontario (Cole et Gittens, 1995) décrit avec certains détails le traitement discriminatoire dont font l’objet les détenus canadiens d’origine africaine, y compris les jeunes, et les récentes préoccupations concernant le racisme existant parmi le personnel des services correctionnels nous amènent à nous demander si la situation a beaucoup évolué depuis.

Même dans nos salles d’audience, les jeunes ne sont pas à l’abri des mauvais traitements. Des étudiants diplômés en criminologie et agissant en tant qu’observateurs dans d’autres affaires judiciaires à Toronto nous ont fait part de leur profond désarroi en voyant les magistrats, le personnel des tribunaux et les agents de sécurité réprimander les jeunes de manière humiliante en raison de leur apparence, de leurs vêtements ou de leur conduite. Après avoir observé ces problèmes quotidiennement pendant plus d’un an, ils ont conclu que pareille attitude relevait de la discrimination raciale et que les jeunes – et leurs parents – issus de groupes minoritaires en étaient les principales cibles.

Nous comprenons parfaitement que ce sont peut-être les jeunes qui jouent la provocation. Cependant, ce sont les adultes qui sont rémunérés afin de s’acquitter d’une fonction publique et de servir un objectif public. Cet objectif consiste à réduire les risques de récidive des jeunes et à tout mettre en oeuvre pour que le passage de ceux-ci dans le système judiciaire ait des répercussions positives sur leur vie. Pour y parvenir, il faut traiter les jeunes avec respect et dignité; en effet, on ne peut attendre d’eux qu’ils respectent un système qui ne les respecte pas.

Soyons clairs : comme nous le soulignons au chapitre 9, nous ne disons pas qu’il ne faut pas arrêter et accuser les jeunes, qu’il ne faut pas exiger d’eux qu’ils respectent les règles de conduite élémentaires dans les tribunaux, ou qu’il ne faut pas les incarcérer. Nous reconnaissons que les conséquences doivent parfois être rudes mais nous croyons fermement que la manière d’établir ces conséquences ne doit jamais l’être. Les acteurs du système judiciaire doivent jouer leur rôle d’adultes; même sous la provocation, ils doivent montrer l’exemple de la courtoisie et du respect qu’ils veulent que les jeunes adoptent à l’avenir. Ils doivent faire preuve de stratégie et se demander si leur approche à l’égard d’un ou une jeune dans le présent favorisera ou éliminera les conditions qui donneront demain naissance aux causes des crimes violents chez les jeunes.

Criminalisation inutile

En ce qui concerne le problème de la criminalisation, nous voulons dire clairement que nous ne défendons pas l’abolition du processus de justice pénale pour les jeunes. Bien au contraire : nous croyons que ce système peut jouer un rôle important dans la protection de la société et qu’il le fait. Le problème, selon nous, consiste à trouver la meilleure stratégie pour utiliser cette ressource coûteuse (dans tous les sens du terme) afin que les répercussions positives ne soient pas effacées par les répercussions négatives. Comme nous l’expliquons clairement au chapitre 9, nous appelons à l’adoption d’une approche beaucoup plus stratégique à l’égard de la criminalisation.

La criminalisation des jeunes nous préoccupe en raison de la manière dont elle peut mener à l’aliénation, à la perte de l’estime de soi, au désespoir et à d’autres facteurs de risque immédiat de violence. Au niveau le plus élémentaire, la décision de demander une sanction pénale pour un acte commis par une jeune personne peut amener celle-ci, et les autres, à se considérer comme étant différents, dangereux ou n’ayant pas sa place dans la société ordinaire. Cette perception crée immédiatement un sentiment de différence par rapport aux personnes considérées comme respectueuses des lois et un sentiment d’identification avec celles qui ont déjà commis des actes criminels. La stigmatisation et l’étiquetage qui s’ensuivent sont documentés depuis longtemps par les chercheurs.

Même si aucune condamnation n’est prononcée, il existe des conséquences. Les jeunes qui sont accusés d’une infraction criminelle manquent forcément l’école pendant qu’ils sont au tribunal. Ils peuvent ainsi perdre plusieurs jours d’école avant même que leur affaire soit jugée ou résolue, compte tenu de la lenteur du système de justice pour les jeunes. Pendant qu’ils sont au tribunal, où ils attendent souvent une journée entière pour une simple comparution de routine, leurs pairs naturels sont d’autres jeunes accusés d’un crime, plutôt que les jeunes de leur école.

Ces risques sont encore aggravés lorsque, comme c’est souvent le cas, les procédures judiciaires visant les jeunes ont lieu dans le même bâtiment que celles visant les adultes ayant commis une infraction criminelle. On peut s’inquiéter avec raison des répercussions lorsqu’à l’intérieur et autour des tribunaux les jeunes côtoient des adultes accusés de crimes qui pourraient être bien trop tentés de saisir cette occasion de recruter des membres pour leur gang.

De plus, le fait de faire face à une accusation peut entraîner une expulsion ou une suspension de l’école, ou soumettre un ou une jeune à des conditions de libération sous caution qui ont de graves répercussions sur sa scolarité, ou même sur l’accès à des programmes de loisirs et autres, qui lui permettraient de rester en contact avec des modèles et des pairs au comportement positif. Toutes ces conséquences favorisent elles aussi les relations avec d’autres jeunes aux prises avec la justice.

Si le ou la jeune est reconnu coupable, le fait d’avoir un casier judiciaire a une immense incidence sur sa capacité à trouver un emploi, que ce soit pour subvenir à ses besoins ou pour payer ses études supérieures. Cette remarque vaut particulièrement lorsque la personne qui possède ce casier est déjà défavorisée par sa race ou par son lieu de résidence. Évidemment, les jeunes connaissent cet état de fait, tout comme leurs pairs, leur famille et leurs enseignants. Le rétrécissement d’horizon qui résulte des démêlés avec le système de justice pénale, qu’il soit ressenti par les jeunes, par les personnes qui les conseillent ou par ces deux groupes en même temps, a un effet Pygmalion et nourrit ces sentiments d’aliénation, d’absence d’empathie et de désespoir qui nous préoccupent tant.

Pour ces raisons, l’amenuisement de la confiance en soi et des espoirs n’étant pas la moindre, il est évident pour nous que la décision de criminaliser les jeunes doit être stratégique, et qu’il faut la prendre en tenant pleinement compte de toutes les autres conséquences en aval. Lorsque le bilan est favorable au dépôt d’une accusation, ces conséquences doivent être acceptées et il faut faire tous les efforts possibles pendant que le ou la jeune est dans le système pour le ou la traiter d’une façon et lui offrir des programmes qui minimiseront ces conséquences.

Cependant, la criminalisation ne doit pas être la solution par défaut, celle qui est choisie parce qu’elle est la plus facile dans un cas donné ou parce que les solutions de rechange ne sont pas facilement accessibles. Les conséquences sont trop graves pour agir de la sorte : elles sont graves pour les jeunes, leur famille et la communauté et graves pour la société, y compris pour les victimes éventuelles que pourraient faire à l’avenir ces jeunes aliénés et isolés qui ont si peu à perdre.

Conclusion

Nous concluons cette section en répétant simplement que nous respectons et comprenons le rôle que joue le système de justice pénale dans la protection de la société et que nous sommes conscients des difficultés, et souvent des risques, que doivent affronter les personnes qui travaillent au sein de ce système. Parallèlement, nous craignons profondément que la manière dont certains jeunes sont traités par le système judiciaire et au sein de celui-ci, et la décision d’amener ces jeunes dans ce système, puisse donner naissance aux causes des facteurs de risque immédiat de violence dans notre société. Ce qui est inquiétant, c’est le fait que l’Ontario soit dépourvu d’un système coordonné pouvant prendre en compte et peser cette conséquence éventuelle au moment d’envisager les réponses à donner à la conduite des jeunes.


Table des matières

Volume 1. Résultats, analyse et conclusions

Volume 2. Sommaire

Volume 3. Les points de vue des communautés