Examen des causes de la violence chez les jeunes (2008)

Volume 1, chapitre 3 :

Les facteurs de risque immédiat de violence chez les jeunes


Introduction

Comme nous l’avons indiqué au chapitre 1, le Premier ministre nous a demandé d’analyser les causes de la violence chez les jeunes et de le conseiller sur les meilleures stratégies à suivre par le gouvernement pour faire avancer la lutte contre ces causes. Avant d’entreprendre cette analyse, il nous a fallu convenir de l’acception des termes « causes », « jeunes » et « violence » dans le contexte particulier de cette mission. Nous rendrons compte en détail de la violence chez les jeunes au chapitre 5; dans le présent chapitre, nous tracerons les grandes lignes de notre approche du terme « causes » – celles-ci étant au coeur de la mission confiée par le premier ministre.

Dès que nous avons commencé à examiner la question, nous avons été frappés par l’abondance des écrits universitaires, des analyses de spécialistes et du discours public dans ce domaine. D’innombrables recherches, des milliers d’articles, des centaines de livres, une multitude d’écoles de pensée, des dizaines de théories très élaborées et des conférences pratiquement hebdomadaires organisées partout dans le monde sont tous autant d’efforts qui tentent d’appréhender les sources, l’étiologie et les modes de prévention de la criminalité. Les reportages dans les médias et les commentaires du public foisonnent et imprègnent nos esprits. Et si l’on délimite le champ de notre étude aux seuls actes criminels violents commis par des jeunes, on réduit seulement marginalement l’éventail de l’information disponible ou le volume des idées et des approches concurrentes qui sont avancées sur la question.

Nous avons également été frappés par le grand nombre de personnes, de groupes et d’organismes dévoués qui s’emploient au quotidien à combattre les conditions qui favorisent l’éclosion de la criminalité, aux côtés de ceux qui ont pour métier d’intervenir spécifiquement dans les domaines de la prévention, de la détection et de la dissuasion de la criminalité. Certains exercent leur travail en se référant à des approches dont la validité a été démontrée par les recherches; d’autres se forgent de nouvelles approches ou suivent des chemins établis qui ne s’appuient sur aucune recherche ou dont aucune évaluation n’a prouvé le bien-fondé. Peu importe toutefois, leur bonne foi et leur bonne volonté, ainsi que la valeur de leur expérience et de leurs idées, sautent tout de suite aux yeux de celui ou celle qui pénètre dans ce domaine. Leurs idées, de même que les résultats de recherche, ont éclairé la majorité des réflexions que nous livrons dans la présente analyse.

Il est bien sûr impossible de concilier tous les points de vue et toutes les théories qui s’affrontent sur la question. Nous avons cependant réussi à dégager des postulats communs dans les fondements des diverses théories et des arguments communs dans les différentes approches. Nous nous sommes ensuite basés sur ces éléments communs, sur nos propres consultations, sur notre expérience et sur notre jugement pour élaborer notre approche de la recherche des causes de la violence chez les jeunes. Notre approche suscitera probablement le désaccord de certains spécialistes et de ceux qui ont de longue date des positions très arrêtées sur ces questions, mais nous sommes convaincus qu’elle est bien fondée et qu’elle répond aux besoins de l’Ontario dans sa conjoncture actuelle.

Notre approche

Pour décrire notre approche, il est important de rappeler que nous avons reçu pour mandat d’étudier la violence chez les jeunes, non la criminalité chez les jeunes en général. En nous référant aux tendances et aux conséquences de cette violence qui sont décrites au chapitre 5, notre principal souci, dans le cadre du présent mandat, a été de mettre en évidence les facteurs qui amènent des jeunes à commettre des actes violents qui infligent des blessures graves ou la mort, ou qui engendrent la peur d’en être victime. Il va de soi que nous serons amenés à parler d’autres formes de violence, dont l’intimidation, mais nous croyons que les violences très graves diffèrent des autres formes de criminalité. Les violences très graves sont perpétrées par un nombre beaucoup moins élevé de jeunes, mais elles engendrent des préoccupations beaucoup plus profondes tant sur le plan des jeunes qui les commettent, de leurs retentissements sur les communautés ou des menaces qu’elles laissent présager pour notre société dans son ensemble.

Cette différence et ces inquiétudes sont suscitées par l’état d’esprit particulier qui met la jeune personne sur le chemin de la violence grave. En grandissant, bien des jeunes commettront une infraction d’une sorte ou d’une autre, beaucoup se mêleront à des bagarres et commettront des voies de fait mineures. Cependant, très peu commettront la sorte de violence grave qui nous préoccupe au plus haut point. Si nous voulons remplir notre mandat, nous devons déterminer et comprendre les facteurs qui poussent certains jeunes vers le chemin de cette sorte de violence.

Pour comprendre la raison pour laquelle nous devons nous concentrer sur ces facteurs, il faut regarder au-delà du nombre relativement faible de jeunes qui se livrent à des actes de violence graves. Il faut aussi s’inquiéter très sérieusement du nombre plus élevé de jeunes qui fréquentent l’école et arpentent nos rues dans un état d’esprit et avec une vision du monde – et souvent une arme – qui les mettent à risque immédiat de s’engager dans des actes de violence graves.

Il faut être désespéré pour descendre dans la rue avec une arme à feu à l’adolescence. Un sentiment exacerbé de ne rien avoir à perdre ni aucune issue transforme la personne en un danger permanent. Ce danger est créé par l’impulsivité propre aux jeunes et le manque de prévoyance qui qualifie souvent leur conduite. La réalité malheureuse – et souvent tragique – est que, si la société laisse les facteurs de risque immédiat s’aggraver, la moindre provocation ou incitation sera souvent suffisante pour que le ou la jeune laisse éclater cette violence latente. Très souvent, ce phénomène place d’autres jeunes sur la trajectoire du danger, mais aussi beaucoup d’entre nous, parce qu’il crée une réalité où la violence est imprévisible – imprévisible quant au lieu, imprévisible quant à la cause et imprévisible quant aux conséquences.

Ce phénomène est au coeur de ce qui a souvent les apparences d’une violence inexplicable et des répercussions dévastatrices sur la communauté que nous décrirons au chapitre 5. Voilà pourquoi nous devons nous préoccuper sérieusement de ce présent état des choses en Ontario. Voilà pourquoi nous devons également reconnaître les facteurs de risque immédiat de la violence qui existent chez certains jeunes, puis reconnaître et enrayer les conditions qui en sont le terreau.

Ces facteurs de risque immédiat – ceux qui engendrent cette désespérance et qui mettent le jeune sur le chemin immédiat de la violence, quels sont-ils? Bien qu’un seul ensemble de facteurs ne puisse expliquer toutes les violences, nous avons la conviction que les jeunes sont d’autant plus à risque immédiat de recourir à la violence grave s’ils présentent certains des traits suivants :

Notre expérience et les travaux que nous avons menés dans le cadre de cet examen montrent clairement que la plupart des jeunes qui se sentent des liens avec la société en général, qui s’y sentent valorisés et en sécurité et y voient un avenir intéressant, ne ressentiront pas ces états d’âme et ne commettront pas de violences graves. D’ailleurs, la plupart des jeunes qui répondent aux descripteurs ci-dessus n’en commettront pas non plus, parce qu’aucun événement ou élément déclencheur ne viendra exacerber leurs sentiments ou parce que la société interviendra à temps. Mais quand un tel élément déclencheur précède l’intervention, comme c’est trop souvent le cas, les jeunes qui répondent à ce portrait sont ceux qui sont le plus à risque d’exploser de façon très dommageable.

Nous croyons qu’il est important de partir de ce constat, parce qu’il nous permet de passer de la détermination des facteurs de risque immédiat qui poussent les jeunes vers la violence grave à l’analyse des conditions qui créent ces facteurs. Et lorsque l’on sait quelles sont ces conditions, les causes de la violence, il devient possible de mettre en place des stratégies en vue de les éliminer.

À ce propos, signalons que de nombreux spécialistes utilisent des listes de facteurs de risque beaucoup plus longues, qui ne visent pas nécessairement à dépister les jeunes qui sont à risque immédiat de violence grave. Nous nous sommes fixé l’objectif de dépister ces jeunes à risque parce que le dangereux état d’esprit que nous avons décrit plus haut est inquiétant, et parce que cet objectif répond à une composante centrale du mandat assigné par le premier ministre. Nous reconnaissons sans réserve que d’autres facteurs de risque sont utiles pour dépister les jeunes « à risque » en général et pour déterminer des possibilités, des stratégies et des programmes d’intervention.

Ainsi, pour citer en exemple un facteur de toute première importance, nous partageons entièrement l’avis de ceux qui considèrent que la fréquentation de pairs déviants est une variable prédictive importante et, souvent, un moteur de la violence chez les jeunes. De fait, plusieurs des causes de la violence qui nous préoccupent sont problématiques justement parce qu’elles augmentent l’association de la jeune personne avec d’autres membres de la société qui sont déjà déviants. Mais ces fréquentations ne sont pas les causes de la violence; les causes sont les facteurs qui, souvent, ont produit les pairs déviants et qui ont incité un ou une jeune en particulier à fréquenter ces pairs déviants.

À notre avis, ce sont les causes – les conditions permettant aux facteurs de risque immédiat de s’installer et de prendre de l’importance – auxquelles le premier ministre et son gouvernement doivent s’attaquer de toute urgence. Notre rapport sera donc axé sur ces questions. Nous y fournirons aussi des avis sur les stratégies d’intervention à mener auprès des jeunes qui présentent effectivement les facteurs de risque immédiat. Néanmoins, nous croyons fermement que les stratégies d’intervention ne peuvent pas, à elles seules, régler les problèmes qui se posent aujourd’hui à nous en Ontario.

Si nous avons appris quelque chose en tant que société ces dernières années, c’est que nous ne savons pas dépister tous ces jeunes à temps pour tenter d’appliquer des mesures préventives quand ils atteignent ou sont près d’atteindre l’état dangereux. Nous ne sommes pas non plus certains d’avoir assez de ressources pour déployer les approches extrêmement intensives qui sont nécessaires pour tenter de les sortir de leur condition ou suffisamment de savoir-faire pour nous assurer que même les interventions effectuées à temps et avec beaucoup de ressources seront toujours couronnées de succès. Et en supposant que nous ayons les moyens d’intervenir efficacement, il est clair que si nous ne nous attaquons pas aux causes de la violence, celles-ci continueront de produire de nouvelles vagues de jeunes qui remplaceront ceux que nous aurons aidés à s’en sortir.

La société qui omet de reconnaître et de combattre les causes de la violence s’expose à des coûts constants, tragiques et élevés : le coût incommensurable des vies perdues et des lésions graves causées par la violence chez les jeunes, le coût de la fragmentation et de l’immobilisation des communautés, le coût du maintien de l’ordre, des interventions judiciaires et autres, et le coût de l’affaiblissement généralisé du tissu social de la province.

Dans le chapitre suivant, nous évoquerons les causes les plus répandues et les plus sournoises de la violence chez les jeunes et, de là, nous commencerons à esquisser l’approche que nous proposons au premier ministre. Mais, auparavant, nous proposons un rapide tour d’horizon des travaux de recherches universitaires dans lesquels nous avons puisé pour rédiger la présente partie de notre rapport.

Écrits traitant de la violence chez les jeunes

Pour nous aider à réaliser ce volet de notre enquête, nous avons fait procéder à un examen des principaux travaux théoriques sur les sources ou causes de la criminalité. Cet examen, qui est joint au Volume 5, offre une synthèse et une critique de nombreuses études publiées dans ce domaine. Nous ne pouvons qu’en recommander la lecture à ceux et celles qui désirent se familiariser en détail avec les travaux théoriques traitant de la violence chez les jeunes; pour les besoins du présent chapitre, nous nous bornerons à résumer les théories les plus connues et certains de leurs postulats fondamentaux.

On peut dire de manière très générale que les criminologues et autres universitaires qui étudient la criminalité procèdent de deux façons : soit ils partent de l’étude d’une condition donnée (p. ex., une mauvaise alimentation, une certaine chimie cérébrale ou certaines conditions familiales ou sociales) pour ensuite vérifier s’il s’agit d’une variable prédictive de la violence chez les jeunes; soit ils partent de l’étude de contrevenants connus, puis cherchent à trouver des caractéristiques communes dans leurs antécédents. Des variables prédictives et des corrélats peuvent être cernés dans leurs écrits dans de nombreux domaines et nous en avons relevé dans au moins 14 approches ou doctrines théoriques distinctes, dont la plupart ont leurs propres sous-doctrines.

Ce qui nous a frappés en examinant ces doctrines est le fait que bon nombre d’entre elles concluent que la condition ou la variable prédictive qu’elles étudient est généralement à la source d’un des facteurs de risque immédiat que nous avons nous-mêmes mis en évidence. Et, dans le même temps, ces écrits imputent implicitement, et souvent explicitement, l’origine de plusieurs des conditions étudiées, ou constatées, aux conditions dont nous parlerons dans le prochain chapitre.

Au bout du compte, sans prétendre avoir concilié ces différentes constructions théoriques âprement défendues par leurs auteurs, sans d’ailleurs avoir essayé de le faire, nous avons cependant constaté avec une certaine satisfaction que la plupart d’entre elles développaient des thèmes forts, des thèmes qui appuient l’accent mis dans le présent rapport sur les facteurs de risque immédiat que nous avons nous-mêmes mis en évidence ou qui relient les conditions préoccupant leurs auteurs à bon nombre des causes qui, selon nous, doivent retenir l’attention du premier ministre, ou font les deux.

Nous allons dans les pages qui suivent décrire sommairement les doctrines qui illustrent l’éventail des positions des milieux universitaires sur les causes de la violence chez les jeunes.

  1. Théorie biosociale : Cette théorie pose que certaines anomalies biologiques ou déficiences physiques peuvent prédisposer certains sujets à être plus violents. Ces troubles peuvent apparaître à la suite de carences alimentaires, d’influences hormonales, d’allergies ou d’exposition à des contaminants environnementaux; ils peuvent aussi être causés par des troubles neurophysiques, comme le syndrome d’alcoolisme fœtal, un dysfonctionnement cérébral chimique ou autre, des traumatismes crâniens, la génétique ou l’évolution. Bon nombre de ces sous-théories considèrent que le sujet qui souffre du trouble étudié a du mal à maîtriser ses pulsions violentes quand il est en situation de stress et que le trouble est la conséquence de circonstances souvent associées à la pauvreté ou au milieu familial dysfonctionnel.

  2. Théories psychologiques : Ces théories s’intéressent à la façon dont les processus mentaux modulent la propension à la violence. Elles scrutent les rapports entre l’apprentissage, l’intelligence, la personnalité et le comportement agressif. En général, ces théories considèrent qu’un ego fragilisé trouve son origine dans un mauvais climat familial durant la petite enfance ou que la jeune personne fait l’apprentissage de certains comportements négatifs au sein de la famille, lorsque l’agression y est monnaie courante. Elles prennent en considération l’incidence de la maladie mentale, car, si elles associent à la violence des conditions comme la négligence parentale, le mauvais traitement des enfants, la victimisation, le racisme et la pauvreté, elles y voient aussi des causes de maladie mentale.

  3. Théorie du choix rationnel : Les tenants de cette théorie soutiennent que l’être humain choisit librement sa conduite et que ses motivations sont l’évitement de la souffrance et la recherche du plaisir. Ils postulent que la criminalité est un choix personnel, l’aboutissement de processus de décision individuels. Selon eux, les contrevenants soupèsent les bénéfices et les conséquences possibles d’un délit, puis ils font un choix raisonné d’après cette évaluation. La prémisse centrale de cette théorie est que les gens sont des êtres rationnels dont le comportement peut être contrôlé ou modifié par la peur du châtiment.

    Or, du fait même qu’ils posent la nature rationnelle de la criminalité, les tenants de cette théorie restreignent généralement leurs recherches à la criminalité instrumentale, comme les infractions contre les biens et les infractions liées aux stupéfiants. On trouve chez ces chercheurs des arguments qui sont en lien avec la violence, lorsqu’ils constatent que des jeunes usent de violence pour se protéger euxmêmes dans les situations où ils pensent manquer de pouvoir.

    Le fondement de cette théorie, l’hypothèse selon laquelle les contrevenants se livrent à une « analyse coût-avantage » avant de s’engager dans la criminalité ne trouve guère d’échos dans les recherches. Certes, le criminel ou la criminelle planifie les actes à commettre, mais cette planification porte davantage sur les événements immédiats (p. ex., le choix de la maison à cambrioler) que sur les conséquences à long terme de ces actes (p. ex., cela vaut-il la peine de commettre ce délit?). Il n’est pas dans la nature des jeunes de penser au long terme; ils sont plutôt impulsifs et pensent d’abord aux récompenses immédiates de l’acte criminel. Et même s’ils pensent aux conséquences pénales possibles, la plupart n’y prêtent guère d’importance, car ils sont persuadés qu’ils ont peu de risques d’être appréhendés.

  4. Théorie de la désorganisation sociale : Cette théorie postule que la criminalité procède d’une dynamique de quartier et non forcément des personnes vivant dans des quartiers à fort taux de criminalité. Le facteur qui semble caractériser foncièrement ces quartiers est la rotation rapide de la population motivée par le statut indésirable de certaines communautés. Certaines études ont également soutenu l’idée que la privation économique aurait une forte incidence sur la désorganisation sociale. Elles avancent que la privation économique est de nature à engendrer la désorganisation sociale, laquelle à son tour engendrerait la violence et la criminalité.

    Des analyses plus récentes soutiennent que la désorganisation sociale peut réduire le capital social et l’efficacité collective et, par voie de conséquence, élever les taux de criminalité et de violence. Le capital social renforce la confiance et la solidarité entre les habitants d’un quartier tandis que l’efficacité collective fait référence à la conviction chez les habitants d’un quartier d’être tout à fait capables de réduire les risques d’apparition de comportements indésirables dans leur quartier.

    Dans ses grandes lignes, cette théorie considère que, dans les quartiers souffrant de désorganisation sociale, les institutions conventionnelles qui assurent la régulation sociale, comme la famille, l’école, l’église et les organisations, sont faibles et incapables d’influer sur la conduite des habitants du quartier. En gros, un quartier caractérisé par la désorganisation sociale fournit un terreau fertile à la criminalité et à la délinquance à cause de deux caractéristiques : l’absence de mécanismes de régulation des comportements et la transmission culturelle des valeurs délinquantes.

  5. Théorie de la privation économique : Plusieurs éléments composent cette théorie. L’un avance que le capitalisme encourage la criminalité des pauvres à cause de la misère et de l’inégalité auxquelles il les condamne. Un autre élément pose que l’inégalité peut diminuer l’estime de soi et favoriser le développement d’une image de soi négative qui, à son tour, peut conduire à la criminalité. Un autre encore veut que l’implication dans des activités illicites non seulement rapporte des gains pécuniaires à court terme à ceux qui n’ont aucune autre source de revenus, mais qu’elle renforce aussi l’image de soi et des sentiments de compétence sociale.

    La théorie de la privation économique relative offre un autre éclairage sur les forces qui poussent à la criminalité. Les théories concernant la privation relative reposent sur la façon dont la personne perçoit son bien-être par comparaison avec les autres. Cette version de la théorie de la privation apporte une évaluation subjective à l’analyse. La perception de la privation relative peut susciter divers sentiments négatifs – désespoir, frustration, impression de subir un tort ou une injustice, dévalorisation et colère – et peut constituer un incitatif puissant à la criminalité.

    Il s’ensuit que la privation économique engendrerait la violence comme moyen de soulager la pauvreté ou d’acquérir des biens autrement hors de portée des jeunes. Elle peut aussi engendrer la violence en suscitant des sentiments de désespoir et de colère, pouvant créer une situation d’agression diffuse. Le potentiel de violence peut être plus élevé chez les sujets qui, par exemple, pensent que leur marginalisation économique est injuste parce qu’ils la perçoivent comme étant la conséquence de facteurs comme la race.

  6. Théories de la tension : La théorie de la tension se décline en plusieurs versions, chacune faisant valoir que la tension engendre des forces de contrainte sur la personne et que celle-ci, pour mieux les supporter, est incitée à adopter des stratégies d’adaptation de type criminel. Selon une des versions de cette théorie, la disjonction entre les objectifs qui sont assignés par la culture, comme la réussite économique, et la disponibilité des moyens légitimes pour atteindre ces objectifs met à mal les normes culturelles qui dictent les moyens qu’il est convenable d’utiliser pour atteindre l’objectif prescrit par la culture. Ce genre de situation se produit dans les sociétés qui attachent beaucoup de valeur à la réussite économique.

    Une autre version de la théorie de la tension fait le lien entre l’incitation culturelle à rechercher des récompenses pécuniaires et la faiblesse du pouvoir de régulation exercé par les institutions sociales sans vocation économique, d’où un climat favorisant l’activité criminelle. C’est ce qui se produit quand les institutions sociales sont inféodées à la structure économique et donc incapables de proposer d’autres définitions de l’accomplissement personnel et de la valeur de soi.

    Une autre approche encore s’intéresse de manière générale à tout facteur de tension qui est perçu comme injuste et démesuré, qui est associé à un faible niveau de régulation sociale et qui incite à adopter des stratégies d’adaptation de type criminel. Selon cette version, la personne soumise à la tension peut devenir la proie d’émotions négatives, dont la colère, sous le poids de cette adversité; il nourrit du ressentiment à cause du traitement injuste par les autres; il développe de la dépression ou de l’anxiété lorsqu’il pense être lui-même responsable de la conséquence stressante. Une dernière variante de cette théorie s’intéresse à la « privation relative » décrite plus haut.

    Globalement, les chercheurs pensent que la tension peut être causée par de nombreux facteurs : la recherche d’argent, de sensations fortes ou de statut, le rejet parental, une discipline sévère, erratique ou excessive, la négligence à l’égard des enfants ou le mauvais traitement des enfants, les expériences négatives à l’école secondaire, l’itinérance, la violence chez les pairs, le fait d’être victime d’un acte criminel, ainsi que les préjugés et la discrimination fondés sur la race.

  7. Théorie de l’apprentissage social : Selon cette théorie, la conduite déviante et criminelle s’apprend et se renforce par des associations avec la famille et les réseaux de pairs. La théorie de l’apprentissage social s’articule autour de l’association différentielle avec des personnes qui s’adonnent à des comportements criminels et qui épousent des définitions favorables à ceux-ci. L’association ou l’interaction directe avec des personnes qui pratiquent certains comportements peut conduire ceux et celles qui sont témoins de ces comportements à les copier. Les processus de renforcement des comportements par la fréquentation des pairs sont du même ordre. Les chercheurs constatent régulièrement que la violence en milieu familial pendant l’enfance est intimement liée à l’agression durant la petite enfance et, dans une moindre mesure, à l’agression durant l’adolescence. Par contre, l’influence des pairs paraît plus importante à l’adolescence.

  8. Sous-culture de la violence : Cette théorie souligne le rôle des processus de régulation sociale (ou « contrôle » social) dans la perpétuation d’une violence subculturelle. Elle avance qu’on peut prédire le comportement criminel à partir des normes de groupe qui encouragent l’utilisation instrumentale de la violence par ses membres qui veulent contrôler leur réputation et l’impression qu’ils laissent. Un de ses éléments est la culture de l’honneur dont certaines études imputent le développement à la marginalisation socioéconomique et à son corollaire, l’adhésion à un code de la rue. Cette théorie s’inscrit dans un ensemble de recherches qui font ressortir toutes sortes de processus sociaux, allant des manières dont la criminalité s’inculque et s’apprend aux manières dont elle prend sa source dans les inégalités sociales.

  9. Apprentissage social, médias et violence : Certaines théories soutiennent que la violence dans les médias favoriserait l’apprentissage social des comportements violents, alors que d’autres concluent que les divertissements servent habituellement à gérer les émotions et que les jeunes qui recherchent avidement un contenu violent dans les médias sont ceux qui sont déjà agressifs. Les données recueillies jusqu’ici ne permettent pas de prouver de façon tranchée et constante que la violence dans les médias est une cause de comportements agressifs et violents.

  10. Perceptions d’injustice, criminalité et violence : Cette théorie explore l’hypothèse que le sentiment d’être victime d’injustice puisse expliquer les différences en matière de comportements criminels, dont la violence, entre les classes et les races. Elle montre que le système judiciaire est largement perçu comme étant partial et que cela inspire de la méfiance envers les professionnels du système pénal. L’existence perçue de sanctions injustes, alliée à l’absence de sanctions contre les actes à caractère racial, diminue la foi dans le système judiciaire, ce qui crée un climat favorable à la criminalité.

    Le sentiment d’injustice peut donner lieu à des justifications de la déviance que la personne délinquante juge valides, mais non le système judiciaire ou la société en général. Si les contrevenants croient que le système est injuste et que leurs chances de réussir dans la vie sont bloquées par des forces externes comme le racisme ou les intérêts de classe, la probabilité qu’ils aient confiance dans les agents de la Couronne diminue et le risque qu’ils perdent la foi dans le système et se rabattent sur la criminalité augmente. Le sentiment d’injustice devient essentiellement une rationalisation ou une justification du comportement criminel.

    On observe une autre manifestation de ce sentiment d’injustice quand des membres de communautés défavorisées, se sentant marginalisés par la police, cessent de collaborer avec elle. Ils se rabattent alors sur des méthodes informelles de règlement des conflits, ce qui peut augmenter la violence. Il y a aussi une théorie du défi qui explique les conditions dans lesquelles le châtiment augmente la criminalité, conditions basées sur la légitimité, le lien social, la honte et la fierté à l’égard de la réponse émotionnelle aux sanctions. En résumé, quand des sanctions sont ressenties comme illégitimes, on favorise des réactions futures de défi, de bravade.

    Cette théorie n’est pas cantonnée au système de justice pénale et peut s’étendre aux perceptions que les personnes ont de leur traitement par les autres systèmes. Les personnes qui pensent que leur chômage et leur pauvreté sont causés par des forces externes sont plus susceptibles de tomber dans la criminalité que celles qui s’en attribuent la faute. Elles croient qu’on ne leur donne pas leurs chances et, de ce fait, peuvent être plus facilement attirées par la criminalité. Ces conditions et ces perceptions d’inégalité peuvent amener des jeunes à exprimer dans des accès de violence leur rancoeur, leur amertume et leur frustration. Cette théorie est très proche de celle de la tension, car les perceptions d’injustice peuvent être vues comme des facteurs de stress pouvant déboucher sur la délinquance comme mécanisme d’adaptation.

  11. Théorie de la régulation sociale : Cette théorie suppose l’existence d’une relation entre la délinquance et la faiblesse de la régulation sociale. L’idée générale est que la criminalité trouve un terrain favorable là où les liens sociaux se sont relâchés ou n’ont pas été bien établis. Ces liens sociaux sont fondés sur l’attachement aux autres, tant dans la famille qu’au dehors, l’engagement envers des activités auxquelles on a investi temps et énergie, comme des objectifs d’étude ou de carrière, et la participation à des activités qui renforcent les liens de la personne avec les autres et laissent peu de temps pour les activités déviantes. Un élément fondamental de cette théorie est l’attachement aux parents, à l’école et aux autres; ceux qui se sentent des liens forts avec leurs parents et leur école sont moins susceptibles de commettre des crimes violents.

  12. Théorie de la maîtrise de soi : La théorie de la maîtrise de soi repose sur l’hypothèse qu’une personne s’engage dans la criminalité parce qu’elle ne sait pas se maîtriser, recherche la gratification immédiate de ses actes, est incapable de prévoir les conséquences à long terme de ses actes et a peu d’empathie pour autrui. Sous ces angles, cette théorie s’apparente aux théories psychologiques de l’impulsivité. Cependant, sa particularité est de soutenir que la maîtrise de soi doit s’acquérir dès la petite enfance. La personne qui ne fait pas preuve de maîtrise de soi à l’âge de trois ou quatre ans, disent les tenants de cette théorie, ne le fera jamais. La théorie pose fondamentalement que les contrevenants sont incapables de changement et qu’il convient donc de les neutraliser pour éviter la criminalité future.

  13. Théories intégrées de l’itinéraire de vie : Cette approche analyse la criminalité comme un phénomène multidimensionnel complexe qui a de multiples causes. Elle intègre dans une structure cohérente des facteurs très divers – se rattachant à l’écologie, à la biologie, à la psychologie, à la socialisation et à l’économie – pour expliquer la conduite ultérieure d’une personne. Elle exige que l’on tienne compte d’une myriade de facteurs de la vie d’une personne pour comprendre son comportement.

    Un aspect de cette théorie s’intéresse à la façon dont les enfants établissent des rapports sociaux selon leurs perceptions des occasions qui leur sont données de participer à des activités avec d’autres, le degré de cette participation, les compétences qu’ils possèdent pour participer et le renforcement qu’ils ont le sentiment de tirer de leur participation et de leurs interactions. Lorsqu’il y a constance à ce chapitre, il se forme un lien social d’attachement et d’engagement entre la personne et l’unité de socialisation. La formation de ce lien inhibe ensuite les comportements non conformes aux comportements pratiqués par l’unité de socialisation.

    Une deuxième théorie part du concept du parcours causal, suivant lequel la tension entraîne l’affaiblissement des liens sociaux du sujet avec les institutions et les pairs conventionnels, ce qui le pousse à fréquenter des pairs déviants et, par voie de conséquence, à apprendre des valeurs antisociales et délinquantes. Les adolescents qui vivent dans des quartiers désorganisés ou qui ont peu développé leurs liens sociaux ont plus de risque de souffrir de tension. Les perceptions de cette tension peuvent finir par distendre les liens avec les groupes, les activités et les normes conventionnels. Il peut s’ensuivre un rejet des valeurs généralement admises et la recherche de contacts avec des groupes de jeunes déviants. Ce genre de fréquentations déviantes crée alors les conditions propices à l’apprentissage antisocial et au renforcement des valeurs et des conduites antisociales.

  14. Perspectives critiques de la violence : Ces théories cherchent tantôt à bâtir des définitions pratiques générales de la violence, tantôt à tracer des liens entre diverses formes de violence officielle ou légitime et la violence entre personnes. Elles se rejoignent en ce qu’elles insistent toutes sur la primauté des relations de classe quand elles examinent la question de la criminalité et de la justice. La plupart ont aussi en commun un certain nombre d’hypothèses générales, dont celle voulant que la criminalité et le droit pénal soient modelés sur la structure de l’économie politique, en insistant sur l’importance de la classe, de l’origine ethnique, de la race et du sexe; et celle voulant que l’approche principalement répressive de l’État soit généralement inefficace pour contrer le problème de criminalité et perpétue diverses formes de discrimination et d’inégalités sur le plan de la justice.

    En particulier, les théoriciens dans ce domaine s’inquiètent de la manière dont les forces structurelles, les idéologies culturelles et les processus sociaux créent, nourrissent et exacerbent les problèmes sociaux. Ces forces incluent le militarisme, le racisme, le sexisme, la pauvreté, la violence de l’État et de l’entreprise, l’injustice du système pénal, et la guerre. Ces thèses s’inscrivent en faux par rapport aux théories prédominantes chez les chercheurs en sciences sociales qui cherchent à expliquer la criminalité en soulignant le rôle des tares ou des carences des particuliers, des communautés ou des cultures.

    Des intellectuels critiques commencent également à introduire des définitions plus larges de la violence dans le discours public pour tenter de nous amener plus loin que les analyses voulant que la force illégitime requière d’une part un agent visible et d’autre part un destinataire, victime malgré lui. Ces formulations de ce qui doit être considéré comme un acte criminel ou un acte de violence tentent d’englober toutes les formes d’oppression et d’atteintes, y compris la forme de violence qui est généralement passée sous silence, celle qui est commise par des organismes et représentants gouvernementaux ou des entreprises. Elles font valoir qu’il faudrait inclure dans le concept de violence les actes qui infligent l’humiliation, la stigmatisation, la perte matérielle ou l’isolement social, de manière à laisser un espace où l’on verrait que des forces sociales dévastatrices, comme le racisme et l’inégalité sociale, sont des formes de violence structurelle. De nombreux théoriciens soutiennent également que la loi symbolise une forme de violence légitime et officielle qui est souvent utilisée pour créer ou reproduire des inégalités raciales et autres inégalités sociales.

Conclusion

Renforcés par la lecture des écrits que nous venons de résumer et appuyés par nos consultations et notre expérience, nous croyons que la recherche des causes de la violence chez les jeunes doit commencer par la mise en évidence des facteurs de risque immédiat de cette violence. En nous référant à ces concepts et en nous servant de cette trame, nous pouvons reconnaître et traiter les conditions susceptibles de faire naître ces facteurs, facteurs dont on voit clairement qu’ils sont les causes de la violence chez les jeunes. Si nous comprenons ces causes, nous pouvons alors définir ce qui doit être tenté pour les combattre de manière à prévenir les actes de violence grave.

Comme nous y reviendrons plus en détail au chapitre 9, c’est en concentrant l’effort sur ces causes que non seulement nous diminuerons le nombre des jeunes qui sont prêts à basculer dans la violence, mais aussi que nous renforcerons notre jeunesse, nos familles, nos communautés et notre économie, selon des façons qui sont extrêmement bénéfiques par ellesmêmes, mais qui, en plus, se conjuguent et s’additionnent pour maximiser l’efficacité de nos mesures visant à contrer la violence grave chez les jeunes.

Par conséquent, nous procéderons dans le prochain chapitre à l’examen de 10 domaines dont la recherche a montré qu’ils conduisent à l’aliénation, à la faible estime de soi, au sentiment d’oppression ou de victimisation, à l’absence de voix ou à la perte de l’espoir. Aussi soumettons-nous cet avis au premier ministre : c’est uniquement en s’attaquant à ces domaines – aux causes de la violence – selon une démarche coordonnée, ciblée, mesurée et contrôlée, que l’Ontario deviendra une société inclusive et donc sécuritaire.


Table des matières

Volume 1. Résultats, analyse et conclusions

Volume 2. Sommaire

Volume 3. Les points de vue des communautés